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mercredi 17 novembre 2010

Saoul-FifreQuand Matthieu ferrait Ferré

Notre lectorat évolue et les blogs apparaissent et disparaissent comme sous les doigts pleins de dextérité du Grand Magicien, tout là-haut.

Qui se souvient de Matthieu ? C'est un de ces nombreux disparus, et réapparu peut-être ailleurs, sous un autre nom. C'était une des plumes les plus brillantes de la blogosphère, acérée, provocatrice, inventive, originale comme nous les aimons. L'avantage avec Matthieu, c'est que ses écrits restent disponibles à la lecture : c'est le mien , le premier, je crois, et puis Tant-Bourrin l'avait retrouvé sur La semaine de... , et depuis, pas de nouvelles...

Mais Matthieu existait avant les blogs. À la grande époque des forums, il devait être vraiment jeunot, il était déjà un intervenant vif et musclé dans l'expression. Je n'ai pas connu, mais Tant-Bourrin m'a raconté par mail que "Marcellus 55" (pseudo de Matthieu sur les forums) était un habitué des démolitions brillantes de textes de chansons et qu'il s'était même attaqué à "Avec le temps", de Léo Ferré !

Je lui répond que "waw ! C'est bien la preuve que Matthieu est dans le second degré, non ?", et Tant bourrin me répond avec son flegme britannique et son air de ne pas y toucher : "Sûrement ! Quoi que..." et il m'envoie ce lien pour que je me fasse ma propre opinion.

Et effectivement, après lecture (le lien est un peu fouilli. Cliquer sur "1" pour lire les interventions de "1" à "10", puis sur "11", etc...) s'il y a de la dérision dans les propos de Matthieu, elle est soigneusement cachée et fortement pince sans rire ! Petit florilège (je rappelle que Matthieu parle de "Avec le temps", de Ferré) :

Ce texte est à l'émotion ce que s'arracher un poil de nez pour pleurer est aux larmes : du frelaté.
la platitude des paroles
ce n'est pas parce qu'un texte ne veut rien dire qu'il est poétique. Cette chanson est, à mon avis, un ensemble de mots, mis ensemble pour faire joli, mais qui n'ont aucune relation entre eux. De plus, je ne souhaite pas casser le rêve que certains trouvent dans cette poésie. Mais la poésie me semble cruellement absente de cette chanson, remplacée par une bouillie intellectuelle.

J'ai écrit quelque part sur ce blog "ma" définition de la poésie. Ce n'est que la mienne. En gros, la poésie est quelque chose qui "sort" du poète. Il n'y a pas de ratures, pas de censure, pas d'auto-analyse, pas de réflexion, pas de distance, pas de regrets. Le poète doit respecter et ne pas essayer de modifier la poésie qui sort de lui. Il n'en est que le truchement. Le poète est humble : la poésie ne lui appartient pas. Le poète est porté par la poésie, et non l'inverse. Il est inspiré.

Selon cette définition, je ne peux pas dire si "Avec le temps" est un poème. Seul Ferré le pourrait, et Ferré est mort. Selon Stan Cuesta (Léo Ferré, chez Librio) la chanson aurait été écrite en 2 heures. Si c'est exact, je lui donne son brevet de poésie. Un texte pareil écrit d'une seule traite est une poésie. Et là, je m'inscris en faux contre Matthieu : la poésie se moque des explications, des significations, de la syntaxe. Le poète se moque de la critique, il peut répondre "adressez-vous au génie de la lampe ! Allez vous plaindre au feu, au don, aux muses..." La poésie est au peuple. Le poète peut, après coup, une fois redescendu du nuage où il s'est laissé aller à l'écriture automatique, avoir un regard, une opinion sur ce qu'il a écrit, mais au même titre que n'importe qui, en simple spectateur. Le poète est un réceptacle de création, comme la mère, de son bébé. Elle dit, nous disons : mon bébé, son bébé... Mais en est-elle propriétaire ?

Le poème est donc à lui-même et à tout le monde, comme un bébé de mots... et c'est particulièrement vrai pour "Avec le temps", que le public s'est approprié d'une manière compulsive. Ferré était d'ailleurs jaloux du succès de son enfant. Il aurait aimé se la garder pour lui tout seul, se la jouer le soir sur sa guitare, mais trop tard ! L'enfant avait pris son envol et son indépendance !

Le poème est à chacun. Il est aussi à Matthieu, qui a parfaitement le droit de le renier, pour plein de raisons complexes, parce qu'il ranime la mémoire triste d'une muse ou d'un museau ?

Contrairement à un autre débat sur "Fernand" de Brel, où une analyse a été menée, vers à vers, les échanges ont de suite viré aux insultes, pour discuter de "Avec le temps". Et pourtant, Matthieu demandait avec insistance qu'on lui "explique"... Comme je l'ai dit plus haut, il n'y a pas UN sens, mais autant de sens que d'auditeurs, et quelquefois même aucun sens C;-! ... Mais je veux bien parler de COMMENT je ressens ce texte.

Une petite vidéo d'illustration ? celle de l'Olympia 72 ?

Avec le temps...
avec le temps, va, tout s'en va

Moi je dis avec Matthieu que "c'est ben vrai" ! C'est d'ailleurs scientifique que la mémoire ne s'arrange pas en vieillissant. Nous avons d'ailleurs là un début d'explication du succès rencontré : 100 % des français sont d'accord et c'est même un de leur soucis principal.

on oublie le visage et l'on oublie la voix
le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien

Matthieu fait semblant de croire que le cœur s'est arrêté de battre réellement. Pas du tout, M. n'est pas si con ! Il connaît parfaitement la métaphore poétique de l'amoureux qui a le cœur qui bat. Là, donc, le poème dit l'inverse : l'amoureux a oublié le visage et la voix de l'être aimé, son cœur ne bat plus à son souvenir et le poème dit qu'il ne faut pas se rebeller contre cette déliquescence des sentiments. Il faut savoir faire son deuil, on ne peut pas être et avoir été, il faut passer à la page suivante. Moi je dis que c'est chiadément bien torché et que Ferré ne vole pas ses royalties.

l'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie

Là aussi, Matthieu cherche à se faire passer pour plus bête qu'il n'est (quoi que..., dirait Tant bourrin dB-). Au cours d'une dispute, Jules claque la porte et part sous la pluie en tee-shirt, et Matthieu enfile son manteau, sort la voiture du garage, attache sa ceinture de sécurité et démarre à sa recherche ??? Non non non, j'y crois pas. Matthieu, il sort en tee-shirt lui aussi. C'est un vrai sanguin, Matthieu.

l'autre qu'on devinait au détour d'un regard
entre les mots, entre les lignes et sous le fard
d'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit

Les 2 premiers vers trouvent grâce aux yeux de Matthieu. C'est vrai qu'ils ont de la gueule. Moi, pour écrire comme ça, je donnerais, je sais pas..., mes actions du blog, tiens ! En disant "Un serment de pute ? Je vois pas, là.", Matthieu n'était pas loin de comprendre, pourtant : oui, on peut dire que la nana se fait traiter de pute. Poétiquement, allusivement, mais l'idée est bien celle-ci : c'est une menteuse (son regard se détourne), mais l'autre, qui a oublié d'être con, il voit clair dans son jeu et il sait bien que ses promesses ne sont que des promesses et que ce n'est pas chez sa mère qu'elle va passer sa nuit (la salope).

avec le temps tout s'évanouit

Oui, avec le temps, tout (même moi, même Matthieu, même les anecdotes, les trahisons, les serments qui se sont révélés être mensongers...) s'évanouit dans la mémoire infidèle des êtres humains. Dans le sens "disparaît", bien sûr ! C'est un peu comme quand on dit "celui-ci, je le vomis...". Ça veut pas dire "je l'avale d'abord, et je le recrache ensuite". Les mots ont plusieurs sens, Matthieu ?

mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'a un' de ces gueules
à la gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort

Alors, là, Matthieu, le jeu de mot avec "La foir' fouille", ça vient comme un cheveu sur la soupe ? Où elle est la démonstration que la poésie est absente de ce texte ? Tu dérapes, tu changes de sujet, la pente devient savonneuse ? La chaîne de magasins n'existait pas encore d'ailleurs, à l'époque, par contre, le verbe farfouiller, oui.. Ces 2 vers, je les trouve toujours aussi tip-top que les autres. Le poème essaye de faire ressentir que les souvenirs, avec le temps, se déforment comme se décharne un crâne ou un squelette. Le poète plonge dans ses souvenirs et ne trouve que des lambeaux, des traces... Le souvenir à moitié oublié de la plus belle des filles a indubitablement une sale gueule ! Des métaphores comme celle-ci, je tire mon chapeau.

le samedi soir quand la tendresse s'en va tout' seule

Là, Matthieu fait une allusion au film de cul de Canal +. Nonobstant le fait qu'à l'époque de la chanson, il n'y avait qu'une seule chaîne, je trouve cette lecture fine. Samedi soir après l'turbin, à l'époque, c'était la soirée libre : on picolait, on remplissait son devoir conjugal, et si on était solitaire, on fouillait dans les rayons d'la mort, à la recherche (bredouille) de chouettes souvenirs, et on finissait, en désespoir de cause (et non en des espèces de squares), par une bonne branlette. Alors, "quand la tendresse s'en va toute seule", ce serait la métaphore poétique du geyser de sperme ? Je laisse à Matthieu la responsabilité de ses intuitions-force...

l'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
l'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens

Le 1er vers ne m'évoque pas grand chose, Laurent B. avait l'air de bien le sentir, il y voyait une allusion à la médecine. On pourrait alors le comprendre comme ceci : l'autre est toujours l'ex, et elle le chouchoutait, le soignait. Elle avait des avis autorisés et définitifs sur la maladie. Nous en avons tous connu, de ces spécialistes des tisanes, des inhalations, des petites pilules homéo... Pris dans ce sens, la syntaxe ne me choque pas (je crois que c'était ce qui gênait Matthieu) : l'autre à qui l'on croyait (en qui l'on avait confiance), pour un rhume (lorsque l'on avait un rhume), pour un rien (des petits riens)... Le 2ième vers parle de bijoux (cadeaux bien palpables et monnayables) et de "vent", qui représente à mon avis tous les autres cadeaux immatériels (les mots doux, les sourires, les soupirs...). "Devant quoi" au lieu de "devant qui" pose un problème à Matthieu mais ne m'en pose personnellement pas : devant quoi se traînent les chiens ? Devant la déité, la déitude que nous représentons pour eux ? Est-ce qu'un chien s'arrête à de tels soucis de genre ? Un chien se traîne, rampe, devant "ÇA"...

on oublie les passions et l'on oublie les voix
qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Encore des conseils de santé qui confirment l'interprétation précédente : la dernière épouse de Ferré était du genre "mama italienne", on dira que c'était son style de femme et que l'ex dont il parle était aussi du genre "protectrice". En tout cas, tout ça est bien émouvant et visiblement vécu, la faim, le froid sont bien des soucis de pauvres, mais tout ça est bien loin, avec le temps, va, les ennuis d'argent s'éloignent...

et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu

Rien de bizarroïde là-dedans. L'escroquerie intellectuelle dont parle Matthieu, c'est juste celle de parler de chevaux alors qu'on a juste vu "Crin-blanc" à la télé ? Quelqu'un du forum dit qu'un cheval fourbu a de l'écume blanche sur la peau, et Matthieu le remercie car il a appris quelque chose aujourd'hui. En fait, si un des sens de fourbu est en effet "fatigué", quand on parle d'un cheval fourbu, il s'agit d'une vraie maladie des sabots, "la fourbure", qu'attrapent quasiment tous les vieux chevaux. Et si ses poils étaient foncés, en vieillissant, ils... blanchissent !

et l'on se sent glacé dans un lit de hasard

Ce vers également me semble évident et lumineux. Matthieu nous demande de le suivre aux Galeries Lafayette où on le voit avec stupéfaction acheter un lit et le ramener sur son dos dans un chez lui sans chauffage (alors que nous aurions plutôt acheté un radiateur électrique), mais on sent surtout qu'il rame à donf depuis quelques vers pour tenter de nous faire rigoler avec ce qui est sans doute LA chanson émouvante du siècle. Moi, rien que l'idée d'un "lit de hasard", ça me glace. Tout le monde a compris (sauf Matthieu ?) que le vers parle d'un coup sans lendemain, tiré vite fait-bien fait dans un hôtel, avec une inconnue (une groupie ?)... Faire l'amour sans Amour, sans sentiments, ça manque de chaleur, ça refroidit le poète, et moi, je comprend le poète.

et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
et l'on se sent floué par les années perdues- alors vraiment
avec le temps on n'aime plus

Matthieu n'a rien trouvé de précis à reprocher aux derniers vers, mais c'est juste que selon lui, la cause est entendue, vu qu'il a bien fait son boulot d'humoriste. Mais les définitions sont tenaces et elles sont précises : l'ironie IMPLIQUE que le lecteur sache qu'il s'agit bien d'ironie. Quand Desproges raconte que Brassens lui a téléphoné pour lui dire "J'aime bien ce que vous faites" et que Desproges affirme lui avoir répondu "Moi aussi, j'aime bien ce que je fais", il n'y a aucune ambiguïté. Tout le monde éclate de rire.

vendredi 5 novembre 2010

Saoul-FifreQuel joli temps

C'est fou l'élégance qu'on peut donner au mot "auto" en lui rajoutant "mne" à la fin. On pourrait évoquer aussi l'acronyme "HIV" qui a nettement plus de classe si on le fait terminer par "er".

J'aime l'hiver, je ne peux le nier, c'est une saison de dormance, de réflexion, de méditation où l'on a l'occasion de se restructurer dans un nouveau cadre. Après s'être astreint à tirer une synthèse de l'année passée, vient le temps de faire des projets, de tirer des plans sur la comète de l'année à venir. J'apprécie cette saison-bulle où l'on profite de ce qui a été engrangé, où le rythme s'alentit, laissant un peu plus de place au rêve, à la magie de la nuit. La moindre lueur y atteint des prix fous et les silences nous sont autant de friandises, caries en moins.

L'hiver m'est douceur mais ma saison préférée c'est l'automne. "Septembre, quel joli temps...", fredonnait l'irremplaçable Barbara à qui je reste fidèle, ne serait-ce que pour l'évidence de ce vers. Après la saison-feuille, puis la saison-fleur, vient la saison-fruit, qui est un aboutissement, une récompense, une plénitude. Tout labeur mérite salaire et les grappes désignées par nos sécateurs sont ravies de choir dans les paniers, puis dans le fouloir, puis dans la cuve où les normales saisonnières seront suffisantes pour lancer une transsubstantiation à gros bouillons du jus en vin. Cette après-midi, nous connûmes la consécration du cycle, avec le soutirage, le passage de la rafle dans le pressoir au doux cliquetis, la mise en cuve, en bonbonnes et en bouteilles. Un peu plus de 1000 litres. Ouf : nous sommes à l'abri de la soif pour l'année.

L'automne est aussi la saison des confitures. Margotte a repéré la charge des branches à l'avance, surveillé la maturité sans laisser pour autant le soin de la récolte aux prédateurs emplumés, et opéré la razzia. Figues à l'odeur de miel, mûres disputées aux épines, pâte de coings nous renvoyant direct en enfance, petites pommes sauvages à la saveur rare appréciée aussi, quel dommage, par nos amis les vers, raisins de la treille, délice de nos rouges gratte-culs si longs à préparer...

Puis arrive le temps des olivades. Nous les ramassons à l'ancienne, au panier tressé, avec l'aide de chevalets, ces échelles si stables en forme de pyramides à trois pieds, pour les branches hautes. Là aussi, ce jus de l'olive qui va sourdre sous les meules de pierre, être récupéré naturellement par simple décantation, représente le chef-d'œuvre que l'arbre nous offre tous les ans à la même époque, huile aux couleurs fascinantes, mais toujours fraiche et lumineuse. Ardente ou douce au bout de la langue, selon son humeur.

Si elle est la saison par excellence des présents et de la générosité, l'automne se garde bien d'oublier que pour apprendre à donner, il convient de savoir recevoir. Le moment des labours est venu. La terre doit s'ouvrir, être travaillée, se rendre disponible au semis des graines. J'aime à sentir le soc rigide retourner et ameublir le sol, j'aime engager la roue de mon tracteur dans le sillon précédent. Je lâche alors le volant et laisse ma charrue exprimer sa créativité. J'ai remarqué qu'elle préférait suivre le chemin des écoliers. À mes débuts, me sachant sous l'œil braqué des voisins, je la forçais à tirer des raies impeccablement droites, aujourd'hui, plus philosophe, je prends plaisir à la voir dessiner sous mes yeux des courbes féminines.

Et je trouve une certaine logique dans le fait d'y enfouir ensuite ma semence.

"Septembre, quel joli temps", de Barbara

dimanche 24 octobre 2010

Saoul-FifreLe CDI de Dieu

Voilà c'est dit : le titre m'a de suite paru zarbi car il crée une incertitude ; on ne sait pas si c'est Dieu qui signe un CDI ou lui qui embauche, et pour un gars maniaco-répressif comme moi qui aime bien titiller les petites bêtes avec une plume, et ben c'est déstabilisant, surtout qu'on ne connait la réponse à cette question qu'à la toute fin du bouquin.

Et qu'il n'est pas dans mes habitudes (contrairement à Margotte) de lire la chute en premier.

Donc, comme ce n'est pas vraiment une chute, enfin, ce n'est pas vraiment comme si je révélais le nom de l'assassin ou un truc du genre, j'ai pas peur, je balance, je révèle, ben moi, pour que ça soit bien clair, j'aurais appelé le roman "Un CDI chez Dieu . Je sais, je suis un gros emmerdeur compliqué.

Au commencement était le Verbe
Et le Verbe était auprès de Dieu
Et le Verbe était Dieu

Jean-Louis Bertoni, l'auteur, connait certainement ce célèbre début de l'Évangile selon Jean. La jouissance d'utiliser le Verbe transpire de chacune de ses pages. La métaphore d'attaque du début est particulièrement expressive, avec ses lettres-graines qui ont leur vie et leur folie propres. Les valeurs importantes et les grandes philosophies sont hélas dépendantes des lettres et même Dieu s'y perd les pédales et peut connaitre un coup de déprime.

C'est pas le mauvais bougre, Dieu, mais la tache est si énorme, les prières si nombreuses à exaucer ? Le monde pète un câble, les fusibles ne sont plus assez costauds, la galère prend l'eau de toute part et ça tombe mal : Dieu a comme qui dirait un méchant coup de mou dans la corde à nœuds, là, juste au moment où il faudrait pourtant qu'il assure.

Hein, les enfants, que ce fainéant de Dieu se la coule douce ? Hou hou, criez avec moi contre lui, faites-lui honte, les petits nenfants !

Jean-Louis nous pose, et il y répond, l'éternelle question pleine d'incompréhension :

Mais s'il y a un Dieu, pourquoi laisse-t-il se perpétrer toutes ces horreurs, toutes ces guerres, pourquoi n'empêche-t-il pas les humains de se diriger tout droit vers un suicide collectif ?

Le cinquième Evangile apocryphe selon Jean-Louis est d'avis que Dieu est un peu dépassé par les évènements, qu'il voit les choses de trop haut. Que la Création, bon, c'était rigolo au début mais que sa nomination au service Gestion l'a mené à son niveau d'incompétence, comme l'explique le principe de Peter. Il aurait grand besoin d'un peu d'aide.

C'est là qu'apparait notre Héros qui d'ailleurs se nomme Harro, ça ne s'invente pas ! Je le vois comme une espèce de messie. C'est le gars tout à fait normal mais justement il a cette humanité qui manque à Dieu, qui est trop divin, trop trop, quoi ? Il a quand même une qualité hyper rare et qui manque à 99,99 % de la population terrestre : si tu lui donnes le pouvoir absolu, il ne prend pas la grosse tête mais les bonnes décisions. Il faut dire qu'il est pleinement heureux, qu'il aime la vie, la bouffe, la baise, qu'il est amoureux et que c'est réciproque.

Un vrai homme, je vous dis, bien au fait de ce que demande le peuple. Le bonheur. Et un navigateur, en plus. La mer, avec ses sacs plastiques, ses bidons, sa mousse chimique, ses poissons morts intoxiqués, ses futs radioactifs, est devenue la poubelle du monde soi-disant civilisé et l'on retrouve la pollution, dispersée par les courants, dans les endroits les plus reculés du Monde, que l'on croit protégés. Les marins ont été les premiers à prendre conscience de l'état catastrophique de la planète. Harro reprend d'ailleurs une idée de Bernard Moitessier : pour humaniser les villes, il y fait pousser des arbres aux fruits délicieux. Les habitants n'ont qu'à se baisser pour se régaler. Vous avez essayé de bouffer le fruit du platane ? Ça donne envie de tuer son prochain ? Ben c'est des platanes que nos politiques font planter le long de nos avenues !

Et on s'étonne ?

Les aventures de Harro et de sa copine bandante au possible sont passionnantes, ils sillonnent le monde, fuient la notoriété... On ne s'ennuie pas avec eux, le livre déborde d'imagination, de lucidité, de formules-chocs, d'idées pleines de finesse et surtout, et là je pense que l'on arrive à la raison première pour laquelle Françoise l'a édité, ce roman est d'un optimisme échevelé et on y respire la vie la liberté et la bonne humeur.

Une perle rare en notre époque de veilleurs de morts.

L'espérance, c'est les jambes de la tête !, comme dit Dieu.

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Éditions Autres Mondes

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mardi 13 juillet 2010

Saoul-FifreJ'en jaunis à l'idée

Souvenirs, souvenirs, son premier tube, date de 1960. Autant dire que je suis presque né avec sa carrière de chanteur, que mes premières années ont été baignées de sa sueur et de ses postillons. Je n'ai pas retrouvé sur le net ce premier scopitone dont j'ai pourtant un souvenir très précis : il y paraissait timide, gauche, presque sirupeux ; ce petit film a peut-être été sacrifié, rayé du listing comme détonnant dans la rock-saga de la grande star ? C'était dans un bar de Tlemcen donc nous étions en 60/61, la datation est facile. Plus tard, mon oncle travaillant chez Philips, nous eûmes ses premiers vinyles à la maison et encore plus tard, mon frère ainé étant devenu son fan absolu, j'ai suivi sa carrière avec assez d'assiduité, mon album préféré étant Génération perdue, à la pochette grise pixellisée, et qui contient Noir, c'est noir.

Ce disque-pivot, ce disque phare sort vers la fin d'une période charnière très importante dans sa vie.

En 64, Johnny est l'idole des jeunes, sans conteste. Il aurait sans doute pu se faire réformer ou dispenser de service national, par piston, mais l'époque est encore très va-t-en-guerre et sa maison de disque préfèrera communiquer sur le brave troufion fier de donner sa vie (enfin : quelques mois) pour la patrie. Il obtiendra quand même une vraie planque et les permissions pour assurer ses concerts et ses répètes lui seront rarement refusées. Il en obtient une le 12 avril 1965 pour se marier avec Sylvie et le 14 mai sort l'inénarrable Quand revient la nuit, qui aurait tout aussi bien pu s'appeler "Branlette à la caserne" ou "Que ma quille est longue à venir".

Las, toutes les bonnes choses ayant une fin, l'armée le relâche dans la nature, remonté comme un lapin duracel, le 28 Aout 65, une nuit que Sylvie retiendra toute sa vie, certains disent même qu'elle a commencé à penser au divorce à cette date. Mais ne noircissons pas le tableau, c'est aussi de ce jour qu'elle perdit toute appréhension devant le grand écart sur scène.

Janvier 66, coup dur. Ah que Antoine a osé se moquer gentiment de Djohnny en sortant Les élucubrations. Tout le monde se souvient des paroles litigieuses :

Tout devrait changer tout l'temps
Le monde serait bien plus amusant
On verrait des avions dans les couloirs du métro
Et Johnny Hallyday en cage à Médrano !

Médrano est un cirque fixe parisien de l'époque et la cage est sans doute une cage aux lions. Rien de dévalorisant, juste une allusion taquine au style de l'interprète plus basé sur le rugissement que sur le murmure à la "Françoise Hardy". N'importe, la star le prendra très mal. Il est dans une période sombre et ne pourra pas répondre du tac-o-tac. Sylvie est enceinte, le petit David nait le 14 Aout 66 et pour faire bonne mesure, Johnny nous fait une tentative de suicide en Septembre !

L'impression que cela donne, c'est que le mariage, la célébrité, la paternité, tout ça d'un coup après la solitude du service militaire et puis avec son côté dilettante et superficiel, c'est un peu too much à avaler pour notre Jojo déboussolé, qui craque.

Heureusement, il y a toujours à ses côtés la machine Halliday, la fine équipe, les amis, les sangsues, le rouleau compresseur qui saura accompagner musicalement ses évolutions, ses caprices au gré des modes, des solides qui auront de la volonté quand il n'en aura pas et de l'ambition à revendre quand il en manquera. Le disque qui sort au milieu de ces turbulences est superbe et sincère. Johnny a tenu à cosigner Cheveux longs et idées courtes, sa "réponse" ironique à Antoine, qu'on aille pas appeler les belligérants "Cheveux longs" (Antoine) contre "Idées courtes" (Johnny sans ses paroliers).

La chanson est intéressante à plus d'un titre.

Les paroles sont bien écrites, argumentées. On sent le gros travail de gens talentueux motivés par en mettre plein la gueule au soi-disant intello, ingénieur sortant de Centrale, en le mettant devant ses contradictions philosophiques. Il faut dire que Johnny, avec son image récente de bidasse bien propre sur lui, est l'antithèse d'Antoine, qui, lui, est le vrai précurseur de Mai 68, le malin qui surfe sur le mouvement "Flower power" qui nous arrive timidement des hippies Etazuniens. Mais le sel de l'histoire, sa saveur que nous qui connaissons la suite pouvons apprécier, c'est que Johnny est en train d'étriller dans cette chanson un pacifisme un peu fumeux, masque, déguisement, caricature, panoplie que lui-même adoptera dans ses années dites "psychédéliques".

La musique, ho ben on est pressé, alors on va la piquer à un mec génial : Ferré Grignard, bien sûr sans le citer comme compositeur. Ferré Grignard est mort et son Crucified Jesus n'a toujours pas rapporté un centime à ses héritiers. Le procès traine les pieds. La classe.

Antoine restera toute sa vie droit dans ses tongues, fidèle à son idéal de vie nomade proche de la pauvreté volontaire. Johnny, lui, et on le voit gros comme une maison avec son obsession du fisc et ses affections politiques actuelles, est viscéralement un réactionnaire ambitieux, ayant peur d'attraper une hernie au cerveau s'il réfléchissait trop fort. On peut difficilement imaginer personnalités plus dissemblables. Quand Johnny se laissera pousser les tifs (pas trop quand même, le ridicule, hein...?), portera la bandana, des vestes en peau frangées, des chemises amples, ce sera bien sûr pure hypocrisie, sur ordre de sa maison de disque ou de son oncle Lee, qui ont senti l'odeur ineffable de la monnaie potentielle sous cette vague culturelle qui emportait tout. Mai 68 était passé par là, le Rock faiblissait devant la Pop, il fallait se laisser porter par l'écume ou mourir.

Et on peut dire que Jojo a été avec plaisir au charbon ! Dès l'année suivante, en 67, au Palais des sports, il prend le virage. C'était pas la peine de s'engatser avec Antoine, ils avaient qu'à former un duo, direct... San Francisco, Antoine aurait pu l'écrire, à part le fait qu'elle ne sent pas le vécu, comme "La maison Bleue", plus tard ? Il ne renâcle pas, il plonge, de bon cœur : "Si j'étais un charpentier, et si tu t'appelais Marie...". Il nous revisite le nouveau testament. Jesus-Christ est un hippie. D'après sa forte analyse, "Il doit fumer de la marie-jeanne, avec un regard bleu qui plane...". La chanson sera cause d'un scandale qui, chacun le sait, est de la publicité gratuite.

Le succès atypique d'Antoine, je me souviens, avait donné des idées à l'équipe de mon oncle Jacques Plait. Joe Dassin avait accepté de financer un canular qui les a bien fait rire. Vous vous souvenez des Hallucinations d'Edouard ? Un de ses paroliers avait accepté d'endosser le rôle et le costume. Vous imaginez des gens du showbizz actuel s'amuser ainsi comme des collégiens ? Nous étions en 66.

Antoine se crut obligé de répondre à Johnny. Enfin, d'expliciter un peu sa position avec Je dis ce que je pense. Heureusement, le rocker ne relança pas la balle, ça aurait pu durer longtemps.

Il y eut quand même un petit reliquat à cette bataille mineure. Un clin d'œil. Par delà les années, la bagarre recommençait, économique. Quand Johnny se laissa circonvenir par des pubeux à la solde d' Optiiiic 2000, la concurrence directe, Atol, alla voir Antoine histoire de réactiver leur brouille de cour de récréation.

La suite on la connait : une réconciliation sur l'oreiller.

mercredi 9 juin 2010

Saoul-FifreLaham Éric

Vous connaissez le jeu des faire-parts ? Monsieur et Madame Laham ont la joie de vous faire part de la naissance de leur dernier né Éric... Légèrement américanophiles sur les bords, les parents, vous ne trouvez pas ? Ou bien des fans de Jo Dassin ? Andiamo m'a appris que Francis Blanche aurait bien prénommé sa fille "Berthe"mais que sa femme était nettement moins favorable à ce choix. Parait-il que ce sont Sagan et Gréco qui ont remis ce jeu au goût du jour en 65 avec Gérard Menvu, Mélusine Enfaillite, André Sanfrappé etc... mais elles n'en sont pas les inventrices. Le Marquis de Bièvre, qui eut la bonne idée de mourir en 1789, nous offrit La comtesse Tation et l'abbé Quille. Christophe, dans sa "Famille Fenouillard", nous présente un Max Hilaire et un Guy Mauve.

C'est Alphonse Allais, encore lui ! qui découvre les perles les plus fines et les plus chargées d'Hillary T. : Jean Rougy de Ontt, Élie Coïdal, Tony Truand, Cham Loth, Sarah Vigott, Azutat Laure ou l'abbé Tumaine.

Bon, en voici quelques uns que je vous propose de trouver. Je vous demande à l'avance la plus grande indulgence : tant de monde s'y sont essayés qu'il est normal de trouver des redites. J'ai pris une liste de prénoms et j'ai cherché, jusqu'à la lettre H incluse, pour ceux que ça intéresse.

Bon courage et vous pouvez proposer les vôtres, bien entendu.

Mr et Mme Imatou-Chéléfez ont une fille ?

Mr et Mme Chénoudanl ont un fils ?

Mr et Mme Honneur ont un fils ?

Mr et Mme Oli ont une fille ?

Mr et Mme Sonfroque ont un fils ?

Mr et Mme Ellve ont un fils ?

Mr et Mme Lela ont un fils ?

Mr et Mme Talatou ont un fils ?

Mr et Mme Ilétant ont un fils ?

Mr et Mme Tong-Rog ont une fille ?

Mr et Mme Dajun ont un fils ?

Mr et Mme Suss ont un fils ?

Mr et Mme Arett ont une fille ?

Mr et Mme De Vaux ont des jumeaux, un garçon et une fille ?

Mr et Mme Fermta ont une fille ?

Mlle Hic et Monsieur Hure ne sont pas mariés. Ils hésitent sur le nom de famille à donner à leur fils.

Et Mr et Mme Dequil attendent des jumeaux, fille et garçon. Comment vont-ils bien pouvoir les appeler ?

dimanche 23 mai 2010

Tant-BourrinCasanière, la chanson française ?

Il y a bien longtemps que je ne me suis livré à une de mes activités pourtant favorites : chercher la réponse à une question à la con.

Les plus anciens lecteurs de ce blog se souvienne qu'en d'autres temps, je m'étais demandé si tous les présidents de la République décédés avaient leur nom sur une plaque de rue à Paris.

Puis une autre question m'avait traversé l'esprit : jusqu'à combien peut-on compter avec des titres de chansons ?

Et voilà qu'aujourd'hui j'ai envie de lever une autre interrogation essentielle, elle aussi en lien avec les titres de chansons : parmi la liste des 192 États membres de l'Organisation des Nations unies plus le Vatican, dans combien peut-on voyager au travers de titres de chansons francophones ? Attention : le pays doit figurer dans le titre d'une chanson et pas simplement dans les paroles. On peut toutefois s'autoriser quelques approximations très répandues dans l'imaginaire collectif, du genre assimiler l'Angleterre au Royaume-Uni ou la Hollande aux Pays-Bas.

Bon, voilà, la question est posée. Alors, combien de pays ? Dix ? Vingt ? Trente ?

J'ai fait mon petit recensement, suivez le guide !

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jeudi 20 mai 2010

Saoul-FifreLycéen hin hin

Il y en a qui poursuivent leurs études. Les miennes n'ont jamais réussi à me rattraper.

Maman m'a rendu visite récemment et est arrivée avec plein de papiers, mon dossier scolaire, entre autres. Il ne faut absolument pas que ces bulletins tombent sous les yeux de mes enfants, au risque de perdre définitivement les bribes d'autorité que je conservais tant bien que mal jusqu'à lors, malgré les bourrasques de leurs velléités d'indépendance.

Tout est soigneusement rangé, chaque année dans son enveloppe, avec cette rigueur maternelle dans l'organisation, qui n'a pas su devenir filiale.

J'arrive de ma classe unique de l'école primaire de Monplouc, dirigée de main de maitre par notre "Monsieur". Mes petits camarades et moi sommes au top. Pour ce qui est de lire écrire compter dessiner, nous débarquons en sixième auréolés d'appréciations flatteuses et d'une moyenne générale sur l'année tournant autour de 19/20. Les portes du savoir nous sont grandes ouvertes.

Mais le Monsieur ne se remplace pas aussi facilement dans un cœur. Tous ces professeurs différents, ces spécialistes, m'embrouillent la tête. Mai 68 n'est pas encore passé par là, la sévérité, que j'acceptais sans aucun problème exercée par un Maitre que j'admirais, me pèse et je me rebelle ou m'isole. Comme j'ai ce qu'on appelait des "facilités", j'arrive à faire illusion, mais je glisse insensiblement vers un état de cancre avéré que j'assumerai avec constance jusqu'au Baccalauréat.

Les deux premiers trimestres de sixième me voient conserver mon Tableau d'Honneur, mais les profs se défoulent contre moi en rédigeant leurs appréciations. Je trouve le prof de Français un peu raide : Je suis 1er en récitation avec 19, 1er en rédaction avec 15, 4ième en orthographe avec 16 et voilà ce qu'il me met dans les dents :

Les autres avis sont également mitigés. Le chef d'établissement tire la synthèse officielle de mon cas de réprouvé : Résultats trop moyens ne correspondant pas à ce qu'on doit attendre d'un élève intelligent.

Une prof d'Espagnol m'assène un proverbe de son cru : On ne peut à la fois s'amuser et travailler. Mes notes semblent pourtant prouver le contraire. Non décidément, ces profs sont irrécupérables. Je leur donne 3/20 pour la peine qu'ils ont prise à corriger mes devoirs, mais quelle absence de sens pédagogique par rapport à mes deux derniers maitres d'école !

La 5ième se passe de même et de commentaires. Papa meurt, je rentre en 4ième et là c'est la plongée. Je suis tellement dans les vappes que lorsque l'avis de mon redoublement arrive, son évidence est tellement claire aux yeux de mes potes qu'ils sont tout surpris de me voir chialer. Une prof se signale quand même par son sens psychologique aigu et sa connaissance profonde de mon dossier :

Je redouble donc ma 4ième à Bordeaux où je retrouve pour peu de temps mon Tableau d'Honneur. La 3ième est catastrophique. Mes profs se tapent un brain storming pour savoir ce qu'ils vont bien pouvoir faire de moi. Fils de paysan, ils verraient bien pour moi une activité en pleine nature. Mon prof d'Espagnol, que j'aime bien, est chargé de me vendre le projet d'un lycée professionnel pour bûcheron. Pas contrariant, je ne suis pas contre, mais ma mère, qui veille jalousement sur mes intérêts, ne l'entend pas de cette oreille et pousse une gueulante contre cette entreprise délibérée de destruction d'un avenir radieux, celui de la chair de sa chair, mézigo. Elle se souvient des paroles merveilleuses à mon sujet, prononcées par mon ancienne directrice qui lui résumait les brillants résultats à une batterie de tests que des psychocrates m'avaient fait passer. Ces compliments coulaient encore dans ses oreilles comme un miel doux et frais et elle ne laisserait pas le génie de son fils chéri se dessécher dans une activité subalterne manuelle.

Ainsi dûment boosté par la reum, j'obtins mon BEPC, passai en seconde et devins un professionnel de l'effort minimum pour un rendement juste suffisant pour me hisser en classe supérieure chaque année. Certains de mes enseignants trouveront de belles formules pour qualifier cette attitude de fildeferiste :

Je n'ai jamais été scolaire. Je ne supportais pas leur obsession pathologique de vouloir me remplir la tête avec des connaissances inutiles ou à tout le moins que je ne leur avais jamais demandé, que je sache. Je freinais des quatre fers pour tout ce qu'ils essayaient de me faire ingurgiter de force, mais l'extraordinaire de la chose, c'est que cela n'a entamé en rien ma soif fiévreuse et naturelle d'apprendre. Je faisais mes humanités parallèles. Avide de culture, j'écumais les bibliothèques, les musées, les conférences, les expositions. Je lisais en diagonale "le" livre exigé par la prof mais avec une attention passionnée les autres classiques délaissés par une enseignante se croyant moderne ou révolutionnaire. Je lisais des romans, mais aussi des essais, des récits, des traités philosophiques, des biographies, des livres techniques, avec peut-être une petite préférence pour les dictionnaires et les encyclopédies. Je me concoctais mon propre programme, fuyant "celui de tout le monde". Les appréciations des profs de sport, non pardon, d'éducation physique, étaient particulièrement agressives à mon égard, mais le WE, nous faisions avec mes amis des centaines de kilomètres à vélo, de la natation, de la lutte, des randonnées à pied, du tir à l'arc, du lancer de couteau, du bowling, du canoë-kayak.... mais je redevenais l'éternel "nul en sport" dès que rentré dans l'enceinte du lycée.

Bon, pour faire plaisir à Maman, j'ai eu mon bac, avec cependant une bonne dose de baraka, et de justesse, comme de juste, mais bien conscient de ne pas vraiment le mériter, je n'ai jamais demandé la communication officielle de ce petit bout de papier convoité parait-il par certains.

Ni mes employeurs ni aucun organisme n'a d'ailleurs jamais exigé que je leur prouve mon appartenance à cette grande confraternité des bacheliers.

Il y a quand même un peu de justice en ce bas-monde.

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