samedi 6 août 2005
Hein ?
Par Tant-Bourrin, samedi 6 août 2005 à 09:58 :: Jus de cervelle
Ce matin-là, Ernest Robichu s'aperçut qu'il était devenu sourd pendant la nuit.
Oh, bien sûr, il lui fallut un certain temps pour se rendre à l'évidence. Ainsi, quand il alluma son poste de radio et que celui-ci resta bêtement muet, il se dit simplement que les piles étaient mortes et qu'il faudrait qu'il pense à en acheter des neuves à la quincaillerie du coin en revenant du boulot. Mais il se sentit vite mal à l'aise : tout semblait étrangement cotonneux autour de lui. La porte du frigo ne produisit pas son grincement habituel quand il l'ouvrit pour prendre le saucisson. Le pain se laissa découper sans le moindre petit bruit.
Ernest avala son quignon et ses trois rondelles en proie à une indicible panique. Puis il lâcha un énorme rot, un de ceux qui, d'habitude, résonnent longuement dans la petite cuisine. Il n'entendit rien : il était bel et bien devenu sourd. Que faire ? Prévenir son patron ?... A quoi bon ? Le téléphone était devenu inutilisable dans son état... Attendre que ça passe ?... Oui, mais si ça ne passe pas ?... Voir son docteur ! Oui, c'est ça ! La première chose à faire, c'est d'aller voir le docteur !
Dans la rue, Ernest Robichu se sentit perdu. Ses vieilles godasses ne couinaient plus, les voitures filaient, plus silencieuses qu'un pet de mouche anémique. Il ne pourrait plus écouter la radio, tailler le bout de gras avec ses vieux potes au bistrot du coin, et surtout, il ne pourrait plus entendre le son de sa télé !!! Bon sang, qu'allait-il devenir ?
Quand il appuya sur le bouton de la sonnette, Ernest n'était plus qu'une loque humaine, tremblante de toute son âme. Par chance, le docteur Bidonnard put le recevoir rapidement dans son cabinet.
Le docteur lui fit un grand sourire poli, et articula quelque chose. Sans doute lui demandait-il ce qui l'amenait. Ernest Robichu désigna ses oreilles, puis il haussa les épaules en signe d'impuissance. Puis il hurla : "DOCTEUR ! JE N'ENTENDS PLUS RIEN !!!" Le volume sonore utilisé, proche de celui d'un décollage de Boeing 747 par jour d'orage, en était d'ailleurs la meilleure des preuves.
Le docteur parut perplexe, ses lèvres s'animèrent de nouveau. Ernest n'osait maintenant plus bouger. Il laissait le docteur examiner ses oreilles, plaçant en lui ses derniers espoirs de retrouver une vie normale, avec télé et rots sonores.
Le docteur de redressa brusquement, écarquillant les yeux de surprises. Il se pencha de nouveau sur les oreilles d'Ernest, comme pour vérifier si ses yeux ne l'avaient pas trahi. Il cessa subitement son examen, visiblement en proie à un inextinguible fou rire. Ernest pâlit. Mais pourquoi se tenait-il ainsi les côtes ? Qu'avait donc sa surdité de si risible ?
Le docteur plongea alors ses doigts dans les oreilles d'Ernest, et en extirpa.....deux boules Quies !
Ernest sentit monter en lui un immense soulagement, ainsi qu'une terrible envie de rire. Ah, quel étourdi, quel ballot il faisait ! Paniquer pour deux malheureuses boules Quies ! 'Y a vraiment qu'à lui que ça arrive ce genre d'histoire stupide !
Il ne pouvait plus se retenir. Il éclata lui-même de rire....mais son sang se glaça aussitôt dans ses veines. Du rire qui était sorti de sa gorge, aucun son n'était parvenu à ses oreilles.
Ernest Robichu était réellement devenu sourd pendant la nuit.