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mercredi 27 janvier 2010

Saoul-FifreLe Monsieur

Le Monsieur, dans mon petit village du Périgord d'une centaine d'habitants, c'était le Maître, l'instituteur, enfin en aucun cas l'enseignant, et nous ses apprenants, selon le langage mammouth actuel ?

Dire le respect qu'il y avait derrière cette appellation est difficile. Le Monsieur, traduction approximative de Lou Moussu, c'était traditionnellement le seigneur ou le bourgeois du village, le seul qui savait lire et écrire dans la commune, le seul à être abonné à un journal, à posséder des livres, le seul qui pouvait défendre ses voisins paysans dans leurs affaires de justice ou d'impôts, celui qui leur lisait les lettres du fils au front, qui répondait aux pudiques, aux allusives lettres d'amour... Il expliquait, il conseillait, négociait, décortiquait les nouvelles lois.

Il était l'indispensable rouage de la communauté. Sans lui, les habitants auraient été des serfs, des animaux.

Alors bien sûr, fallait quand même pas exagérer non plus, l'ancien château ou gentilhommière construit en sentinelle en haut de la petite colline a été démoli, sans doute à la révolution, et fut érigée à sa place la mairie accolée à son école obligatoire, laïque et républicaine. Jules Ferry leur envoya un de ses hussards chargé d'unifier la France par l'apprentissage en force du français, et Lou Moussu devint Le Monsieur, objet de toutes les admirations, qui reprit le rôle.

Quand je vois les parents actuels demander RV aux "professeurs des écoles" pour rouspéter contre la faiblesse des notes de leur petit génie incompris ou contre la dureté des exercices, voire pour leur casser la gueule ou se plaindre à l'inspecteur d'Académie, je me dis que j'ai dû passer le mur du con sans m'en apercevoir et que je vis désormais dans un monde parallèle aux valeurs symétriquement inversées.

Dans les années soixante, au simple évoqué de Monsieur Mesnard, tous les présents se mettaient à baver et leurs yeux à briller, extasiés. Le Monsieur, c'était le Bon Dieu descendu sur terre, c'était un fait acquis. Quand mes parents, ou ceux de mes copains, le rencontraient, ils le saoulaient de félicitations et la conversation finissait toujours par "Et n'ayez pas peur de le visser, il a tendance à se laisser aller".

C'était juste histoire de garder la corde tendue, car la moyenne de la classe tournait autour de 18/20. Nous nous battions comme des lions pour obtenir et conserver l'estime du Monsieur. C'était une classe unique, de la maternelle au certificat d'études dans la même pièce, avec le même Monsieur, alors il fallait respecter le travail des autres. On entendait les mouches voler et ronfler le poêle Godin. Nous étions suspendus aux lèvres du Monsieur, d'où sortait une voix calme et bien timbrée. Si nous voulions poser une question, nous levions le doigt et nous attendions d'être désignés par la longue règle. Seul le crissement de la craie troublait le silence lors du calcul mental : le Monsieur écrivait l'opération au tableau, nous nous jetions frénétiquement sur nos ardoises pour être le premier à la lever à bout de bras, revêtue du résultat exact, jamais faux. Notre but était bien de lever l'ardoise le premier. Nous recensions nous-mêmes nos points, le Monsieur nous faisait confiance. Pour pouvoir s'occuper des autres niveaux, il nous donnait des devoirs, ce qui fait que le soir, nous étions entièrement libres dès le portail de l'école franchi. Si nous avions fini avant les autres, nous pouvions aller silencieusement au fond de la classe emprunter un livre sur les rayonnages. Ou bien il nous embauchait pour faire lire des plus petits. Ou bien on aidait les moins rapides. En chuchotant, on avait le droit.

Un des rôles que la petite communauté villageoise attendait de lui était la préparation du spectacle de fin d'année. Nous faisions tout, décors, costumes, aidés par les mamans, il fallait apprendre des saynètes, des danses, des poèmes. Il fallait faire le tour des fermes pour recueillir des lots pour la tombola, c'était toute une histoire. Le jour dit, tout le village était là dans la salle des fêtes, payait son entrée, et à l'entracte buvait un coup en mangeant les gâteaux faits maison. Le bénéfice de la soirée payait à toute l'école un voyage touristique en car. Nous, petits ploucs sans même la télé, avons visité ainsi Banyuls, Carcassonne, l'île de Ré...

Je me souviens aussi que, tout pilier laïque et athée de la société que le Monsieur était, son attitude envers son "adversaire" le curé était neutre et respectueuse. Il laissait filer en avance ceux qui devaient aller au catéchisme ou aux "retraites", sans petit sourire ni la moindre remarque.

Un jour, Monsieur Mesnard tomba malade et l'on vit arriver un jeune remplaçant, frais émoulu de l'Ecole Normale, à qui il nous fallut tout expliquer les règles, bien comme il faut, comme les appliquait le Monsieur. L'apprenti instituteur fut très sage et nous obéit en tous points. Et nous n'eûmes pas la cruauté de relever ses évidentes lacunes en matière de pédagogie. À l'impossible, remplacer le Monsieur, nul ne peut être tenu.

Il ne s'agissait pas d'un de ces arrêts-maladie de complaisance puisque nous enterrâmes notre Monsieur peu après.

Monsieur Marsac, au caractère au moins aussi bien trempé, mais à la santé meilleure, réussit à se faire titulariser dans nos cœurs, à la satisfaction générale de toute la commune, qui l'adopta comme nouveau Monsieur.

Si le hasard fait que vous tombiez sur ces lignes, Monsieur Marsac, je serais ravi que vous vous manifestiez.

mardi 12 janvier 2010

AndiamoChippoferraillabôôô...

Jeudi matin, mes copains et moi jouons dans la rue. Les billes rebondissent sur le mur de la mère Titine. Pas pour longtemps car, dès qu’elle va entendre, elle sortira en gueulant, nous virant de notre magnifique espace billes, au prétexte qu’on va lui casser son mur !

Chippoferraillabôôô ! C’est le cri du marchand de peaux de lapins, un bonhomme un peu craspouille, un chapeau mou qui porte bien son nom sur le sommet de ses quat’ tifs grisonnants et graisseux, assis dans sa carriole tirée par un bourrin fatigué.

En fait, le vieux gueulait : chiffons, ferraille et peaux ! Mais nous, on ne comprenait pas bien ce qu’il aboyait, tu penses, pépère avait le gosier laminé par le treize degrés à la pression !

On arrête le jeu, ça m’arrange : je suis en train de perdre ! On se précipite au plus près de l’attelage.

De chaque coté de la charrette pendent des peaux de lapins retournées, le poil à l’intérieur, la peau bien gonflée car bourrée de paille, indispensable pour le séchage. Regroupées, les plus belles car les plus rares : les peaux blanches, celles ayant appartenu à des lapins albinos, les plus chères aussi.

Combien de fois ai-je vu ma mère ou une voisine trucider ces pôves bêtes ! Elles ligotaient les pattes arrières à l’aide d’une ficelle, puis suspendaient la bestiole à une branche basse du cerisier ou du pécher. Armées d’un gourdin elles assénaient un vilain coup derrière les oreilles : le coup du père François ! Ça fait mal ? Oui, si tu laisses traîner ta main derrière l’animal !

Puis, armées d’un couteau pointu et tranchant, elles énucléaient l’animal, en ayant soin de recueillir le sang additionné de gros sel afin qu’il ne coagule pas trop vite. Ce beau sang rouge vif servirait ensuite à élaborer la sauce du civet. Ceci terminé, elles incisaient la peau tout autour des pattes et, lentement, elle la tirait vers le bas. Une légère vapeur due à la condensation flottait au-dessus de la bestiole encore chaude, la peau se retournait laissant les poils à l’intérieur. Enfin, elles garnissaient ce manchon de paille afin qu’il séchât, remisé à la cave en attendant le marchand.

Ça ne nous traumatisait pas. Pas plus que lorsque on coupait la tête d’une poule trop vieille pour pondre : elle finissait en poule au pot et c’est tout ! C’était comme ça, les animaux qu’on élevaient étaient fait pour être bouffés, c’est tout... Simple comme la vie. Aujourd’hui, on ne s’émeut guère des gens qui meurent, mais il faut sauver Willy !

C’était aussi le moment de vendre les bouts de ferraille qui traînaient, parfois plus chanceux un bout de tube de plomb, une conduite remplacée, ou de vieilles fripes vendues au poids, pas bien cher tout ça. Cet argent-là, quelques thunes pas plus, c’était pour nous ! Aussitôt réinvesties dans des denrées de première nécessité : bonbecs, rouleaux de zan avec la petite perle, ou encore des couilles d’âne, tu sais ces grosses boules multicolores à la noix de coco.

Un cadre de bois sur le dos, dans ce cadre maintenu par des lanières de cuir des vitres de toutes dimensions : les grandes derrière, les plus petites devant. "VI…TRIIIIIIER !" qu’il gueulait en passant.

Putain la tentation : sortir mon lance-pierres, mon pigo comme nous l’appelions, choisir un beau barnum, tendre les élastiques à fond, des rouges, ceux des bocaux, viser lentement et... TZING les carreaux ! Mais je n’ai jamais osé, c’était vraiment trop gros, là j’aurais pris la volée du siècle !

A la crèèèème ! Sur son triporteur peint en vert voilà le marchand de cœur à la crème, petits suisses, et autres fromages blancs natures. Son "à la crème" était précédé d’un son de trompe, une espèce de corne en laiton, bien cabossée, dans laquelle il soufflait.

Immanquablement, il me faisait songer à Roland de Roncevaux se pétant les veines du cou (j’ai écrit COU) en soufflant dans son olifant. Il y avait dans mon bouquin d’histoire de France une image le représentant : Durandal plantée dans le rocher, et lui, en cotte de maille, soufflant dans le biniou comme un malade !

C’est curieux, le bonhomme se titillait la glotte en gueulant son "à la crèèèèème", ce qui le faisait chevroter comme une vieille bique ! Ma mère n’achetait jamais de ces fantaisies, c’est trop cher lâchait-elle laconiquement, et puis à la maison elle faisait cailler le reste de lait et en faisait un genre de fromage blanc, avec du sucre en poudre c’était vachement bon.

L’été, nous attendions le marchand de glace. Non, pas les glaces que l’on suce aujourd’hui : les pains de glace, qui servaient à refroidir les glacières, car point de réfrigérateurs, tu penses ! Ils sont arrivés beaucoup plus tard ! Le livreur s’arrêtait afin de laisser ses pains chez les deux épiciers du coin, qui faisaient également buvette.

C’est là que passait le rab des heures sup’ que les laborieux éclusaient le vendredi soir après la paye ! T’aurais vu la gueule des heures sups’ quand ils ressortaient de là !

Quand le glacier coupait ses pains, de longs parallélépipèdes de glace d’un mètre environ et de trente centimètres de coté, des petits éclats volaient. Lorsque armé de son poinçon il découpait des morceaux, nous récupérions ces éclats et les sucions, nos sorbets à nous, les mômes.

Des troquets, il y en avait... Disons presque un à chaque coin de rue, je n’exagère pas ! Oh, pas des BARS, ni des BRASSERIES, non, non, des bistrots, des buvettes, avec le p’tit bleu quasiment servi "à la pression", un truc bien râpeux qui t’flanquait la fièvre de Bercy plus sûrement que n’importe quelle autre bibine. Des vieux accrochés au bastingage sirotaient dans des verres à moutarde ce nectar sensé leur donner la jeunesse éternelle, car c’est bien connu : l’alcool conserve les fruits alors pourquoi pas un bonhomme !

C’étaient des troquets, qui faisaient épiceries. Enfin, quand je dis épiceries, ça n’était pas non plus Félix Potin ou Goulet Turpin (cherchez pas z’avez pas connu !) mais un petit comptoir, avec la balance Roberval et les poids en laiton sagement rangés dans leur boîte en bois, percée de trous de différents diamètres afin de les contenir. Le beurre à la motte, la machine à trancher le jambon, et sur les rayonnages quelques boîtes de conserves et des paquets de nouilles, café, sucre… Enfin l’indispensable pour le dépannage, car les vraies provisions étaient achetées au marché.

Un vieux boulanger passait aussi dans le quartier, un genre de fiacre vert pisseux, un bourrin bais tirait l’attelage. Un jour, il a pété un brancard, je vous ai déjà raconté cette anecdote. Après cet incident, on n’a jamais revu le bonhomme.

Pierrot, le livreur de journaux sur son vélo porteur. Nous, respectueux, nous l’appelions : M’sieur Pierrot. Une grande caisse de bois fixée à l’avant de son vélo, couverte d’une bâche de cuir et, sous cette bâche, les journaux, qu’il déposait chez les abonnés. On pouvait aussi le héler afin de lui acheter un canard. Sa femme tenait la librairie située sur la grande avenue. C’est là que j’achetais chaque semaine mon SPIROU. Je n’ai jamais aimé les abonnements, je préférais et préfère toujours entrer dans les librairies… L’odeur du papier fraîchement imprimé….

Et puis enfin, parfois, le dimanche matin : la fanfare, ou la clique, appelle cela comme tu veux. Cette fanfare passait dans notre quartier trois fois par an environ, c’était l’harmonie municipale. Celle d’Aubervilliers s’appelait : L’ETINCELANTE ! Ça ne s’invente pas un truc pareil. Au passage, tu remarqueras que je n’ai habité que des banlieues chics !

Tous les musiciens habillés de pantalons blancs et de vestes bleu marine, les cuivres étincelants. Devant le tambour major, qui rythmait la cadence avec son long bâton argenté, le porte étendard avec inscrit en lettres d’or : harmonie municipale DRANCY. Et, dessous, les armes de la ville (remplacées aujourd’hui par un logo à la con) : un mouton, sous lequel était écrit Derentacium. C’était la déformation de Terentius, le nom du propriétaire de ce territoire au temps de la Gaule Gallo-Romaine, et qui aurait donné son nom à Drancy. Je ne me souviens d’aucun logo car ils se ressemblent tous. Par contre, des armoiries à l’ancienne, je m’en souviens très bien. C’est con de vouloir être moderne à tout prix, on laisse faire n’importe quoi parfois au nom du progrès. Tu parles d’un progrès : une virgule rouge sur fond bleu, et il paraît qu’on paye ces merdes une fortune !

Nous suivions la clique durant quelques instants, sautant d’un pied sur l’autre, imitant les trompettistes ou les tambours, jusqu’au moment où, agacé, l’un des musiciens, s’arrêtant un instant de jouer, nous promette des coups de pied au cul si nous ne cessions pas nos singeries immédiatement.

D’ailleurs, on suivait tout ce qui passait dans notre pauvre rue, hors mis les corbillards qui ont été les derniers attelages que j'aie vus dans mon quartier. Ca nous flanquait un peu la pétoche, toutes ces tentures noires, ces femmes en grand deuil, chapeaux noirs, voilettes et tout l'attirail de la veuve éplorée.

Mais tous les autres y passaient, imitant à chaque fois le quidam qui venait proposer ses services. Ça n’était pas toujours à leur goût, mais ça n’était ni méchant ni irrévérencieux, juste un petit jeu, des petits plaisirs, des choses insignifiantes qui nous occupaient, et venaient rompre un instant le cours de nos jeux habituels.