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vendredi 28 mars 2008

AndiamoMon métro à moi

A la demande générale de Pousse-Manette, je vais tenter d'évoquer le temps béni, où lorsque l'on prenait le métro, on se sentait envahi par un immense sentiment de sécurité ! Je ne parle pas de la maintenance qui est, et a toujours été au top.

Incroyable, non ? Et pourtant, que voulez-vous qu'il arrive de fâcheux, dans un endroit où aucune voiture ne risque de faire une embardée, et vienne vous percuter ? Un lieu dans lequel il ne pleut jamais ? Un endroit où la température est constante ? Un moyen de transport dont les conducteurs, nous affirme-t-on, subissent des tests extrêmement rigoureux.

Je prends très souvent le métro avec mes petites-filles, et ça n'est pas dangereux, ni "craignos", quoi qu'en pensent certains.

J'avais quatorze ans, certif en poche, le seul diplôme d'enseignement général que j'ai décroché, plus tard un C.A.P. d'ajusteur, heureux temps où, avec si peu, on pouvait vivre et bien vivre. Bien sûr, beaucoup d'heures en atelier, mais l'atelier ça n'est pas le bagne, je m'y suis parfois bien marré. De plus, j'aimais beaucoup mon boulot.

Mais revenons à mes quatorze ans, après le certif, on avait choisi pour moi mon orientation professionnelle : vu que t'es gaulé comme un Ninas mal roulé, tu seras comptable, c'est un boulot pas trop physique, et ça devrait te convenir, alea jacta est !

Un matin, ma mère m'accompagne rue Martel (pour les bouseux, c'est dans le Xème arrondissement de Paris) afin de concourir pour entrer dans ce prestigieux établissement (Hum - Hum) qui formait des comptables à la chaîne, ça n'était pas H.E.C. non plus, loin s'en faut.

Départ à sept heures de Drancy, le bus 151 jusqu'à la porte de Pantin. Les bus qui desservaient la banlieue en 1954 étaient encore des vieux Renault TN 4F, le chauffeur placé à l'avant, dans une petite cabine entièrement fermée, siège enveloppant, un énorme volant en bois, vitesses au plancher.

Tout petit, j'adorais me placer tout à l'avant, juste derrière la cabine, et de là, je pouvais observer le chauffeur, cravate et casquette, veste et pantalon gris. Parfois, les vitesses craquaient, la boîte à crabots sans doute, dont ces antiquités étaient équipées, il fallait impérativement faire un double débrayage pour rétrograder, et un double pédalage pour "monter" les vitesses, pas de synchrones dans ces antiques boîtes.

Ces bus étaient également munis d'une plate-forme, à laquelle immanquablement s'accrochait un flic. Képi vissé sur le crâne, pélerine volant au vent, les deux pieds sur la marche, agrippé aux montants qui soutenaient le toit, presque Superman, avec la pélerine virevoltant autour de lui !

Enfin : le receveur, celui qui, à l'aide d'une grosse boîte en aluminium, en appui sur son ventre, d'un coup de manivelle magistral, oblitérait les tickets, qu'il avait préalablement insérés dans la machine. Plus tard, j'appelais cet engin une "terouette" en référence au bruit qu'elle produisait.

Fabuleuse, cette plate-forme, quel dommage de les avoir supprimées ! Dangereuse ? Pas plus que de laisser des mômes de dix-neuf ans, conduire des voitures de 200 chevaux et plus !

J'avais un copain qui ne pouvait s'empêcher d'invectiver les cyclistes que le bus dépassaient, un jour, on double une femme d'un certain âge qui peinait sur son vélo, Il lui crie :

- Alors mèmère, ça mousse ?

Et la mémé, sans se départir, lui répond :

- Assez pour t'raser les moustaches, p'tit con !

Inutile de préciser que tous les voyageurs présents se sont bien marrés, mais pas mon pote.

Les habitués, qui matin et soir, embarquaient au même endroit, à la même heure, ainsi vers les 17h30 à l'arrêt Cartier Bresson, celui qui desservait l'usine Bourjois : tu sais, le parfumeur ! Une volière, une vingtaine de femmes envahissaient le bus, entraînant dans leur sillage des parfums de : violettes, roses, oeillets, verveine, enfin, tout ce que cette vieille Dame qu'est la société Bourjois met en : parfums, poudres, crêmes et mascaras.

Parfois, le receveur dansait sur la plate-forme avec l'une d'elles, on était loin de ce que l'on appelle aujourd'hui les incivilités (tu verrais la gueule de l'incivilité parfois), mais ne croyez pas que j'enjolive, il est toujours joli, le temps passé, Monsieur Brassens l'a chanté, je sais.

Après vingt ou vingt-cinq minutes de trajet, nous arrivons à la porte de Pantin. A droite, les abattoirs de la Villette. Ils étaient immenses ces abattoirs, reliant la Porte de la Villette à la porte de Pantin. Le matin, on y voyait des maquignons, descendant de leur bétaillère, bâton à la main, blouse noire à mi-cuisses, chapeau de feutre cabossé sur le sommet du crâne, à travers les montants à claire-voie des camions, on apercevait : des moutons, des vaches ou des cochons. Spectacle insolite que ces animaux en plein Paris !

La bouche de métro, une volée de marches descendues à toute vitesse, sur notre gauche, un immense plan du métro, à la verticale, juste dessous à l'horizontale, un immense clavier, truffé de petits boutons.

Quelle direction prendre ? Il suffisait d'appuyer sur le bouton correspondant à la station à laquelle on désirait se rendre, miracle : l'itinéraire s'affichait sur le plan, grâce à des petites lampes qui jalonnaient le parcours, c'était bien, c'était chouette, pourquoi ça s'est fait la mallette ?

Ma mère sort les tickets, petits rectangles de papier d'un jaune pisseux (autrefois, bus et métro n'avaient pas les mêmes tickets), les tend au poinçonneur, assis dans une petite guérite, placée avant le portillon automatique, actionné par un vérin. Cette porte se fermait automatiquement avant l'arrivée d'une rame, combien ont couru pour passer juste avant la fermeture !

Tout d'abord le remugle, propre au métro Parisien, une odeur unique, identifiable entre toutes, indéfinissable...

Les quais goudronnés noirs, avec les huit dessinés à l'eau additionnée d'un désinfectant, les lampes éclairant la station, je les ai vues être remplacées par des néons, sur cette ligne, la 5, je pense en 1954 ou 55. Ces ampoules, les mêmes que dans les voitures, possédaient un filament en "zig-zag" semblable à un profil de filetage.

La faîence blanche sur les murs, les encadrés en faîence marron, destinés à recevoir "les réclames" : les frères Ripolin, coiffés de leurs canotiers, les blouses blanches, le suivant écrivant sur le dos du précédent ; la vache "Monsavon" de Savignac, sous les pis la savonnette ; et puis aussi : "halte là qui vive" ?... Saponite la bonne lessive ! ; le livreur de pinard, fouillasse à l'est, des kils de pinard à la main "Nicolas, fines bouteilles" ; la belle Gitane, dansant dans les volutes de fumée bleue, vantant les cigarettes du même nom...

Et puis aussi la belle affiche du film de Jacques Becker : "touchez pas au grisbi". Enfin, un peu plus tard, en 1955, j'ai vu la très mystérieuse affiche du film de Clouzot : "les diaboliques", sur laquelle il était spécifié que les portes du cinéma seraient fermées, dès le début du film ! Les spectateurs étaient priés de ne pas révéler la fin ! Mystère, mystère...

La rame surgit, une "Sprague-Thomson", il y a un certain moment qu'on l'entendait : crissement des bogies au passage des aiguillages, frottement des patins sur le rail d'alimentation électrique, voitures brinqueballantes, de couleur verte, un vert foncé, les esthètes diront : "vert Véronèse", moi je dirai plutôt : crade. Puis LA voiture rouge, celle des premières classes, sièges en molesquine, contre : lattes de bois pour les secondes, aucune importance, pas de places assises aux heures de pointe !

La fermeture des portes est assurée par des vérins fonctionnant à l'air comprimé, dégueulant d'huile, actionnés grâce à l'intervention d'un préposé, placé dans la voiture de tête. Parfois, pour faire hâter les gens, il actionnait légèrement les vérins. "Tchiss, tchiss", faisait l'air comprimé en s'échappant.

J'aimais beaucoup me placer dans la voiture de tête : ainsi, je pouvais admirer le machiniste, actionnant une manette munie d'une poignée, un potentiomètre sans doute, qui permettait de réguler le moteur électrique, propulsant la motrice. Tout au long du trajet, le bruit est infernal, secoués comme des pruniers, mais bon... Nous avions l'habitude, là aussi des réclames dans les voitures : la petite fille, levant les bras au ciel, alors qu'un toutou noir, se tire avec sa tartine de confitures Bannier.

Dans les tunnels, les affiches rectangulaires : DUBO, DUBON, DUBONNET. Elles ont longtemps persistées. Arrivés gare de l'Est, nous remontons enfin. Descente du boulevard de Strasbourg, nous coupons le boulevard Magenta, puis prenons la rue de la Fidelité à droite. A l'époque, il y avait un cinéma de quartier : le Fidelio, il n'y passait que des films Arabes, existe-t-il toujours aujourd'hui ?

Nous remontons ensuite une partie de la rue de Paradis. Elle regorgeait de boutiques dont la spécialité était, et, est sans doute toujours la cristallerie, la faïence, la porcelaine, mais que du haut de gamme !

A quatorze ans, rien à foutre de la vaisselle, je préférais, un peu plus tard, vers quinze ou seize ans passer dans la rue Jarry toute proche, pour voir les putes. Trop jeune, trop petit, pour qu'elles s'intéressent à moi, mais bon, l'oeil a ses raisons... Avec mes copains de classe, parfois, on y passait, regardant plus les pavés que les filles. Ah, la timidité... J'voudrais ben, mais j'ose point !

Nous arrivons enfin rue Martel : au bout l'école, ma mère me laisse entrer, petit bisou, le "bonne chance" d'usage.

- Je viendrai te chercher ce soir. Tiens, prends tout de même des tickets de métro et de bus, on ne sait jamais...

La journée se passe plutôt bien, j'appris deux semaines plus tard que j'étais reçu au concours d'entrée (grandes vacances sereines en perspective). Le soir, quand je suis sorti, personne ne m'attendait. Je patiente un quart d'heure, puis je commence à remonter lentement en direction de la gare de l'Est.

Pas fier, quatorze ans, petit pour mon âge, j'attends encore un peu devant la bouche de métro, puis ne voyant personne, je m'engage.

Bien sûr, j'avais déjà pris le métro, mais jamais seul, aussi je ne faisais pas trop attention et, tout à coup, je me suis senti "grand", il fallait que je montre que j'en étais capable.

En arrivant à la maison, je demande à ma mère si elle n'avait rien oublié ?

- Non, non je l'ai fait exprès, il faut bien que tu te débrouilles seul. Tu ne penses tout de même pas, que je vais t'accompagner tous les jours à l'école ?

Et bien voilà : petit, pas bien gros, mais une bonne leçon tout de même ! J'ai emprunté cette ligne pendant deux ans, sans la moindre anicroche, ni agression d'aucune sorte, c'était sans doute des années difficiles, j'ai vu que très rarement des gens faire la manche.

Que s'est-il passé depuis ? Nous sommes constamment sollicités, je n'ose pas rentrer par les transports en commun, passé vingt-deux heures, les bus et les rames de métro sont bien plus belles qu'autrefois, mais à tout prendre, je préférais mon tortillard, pas confortable certes, mais oh combien sécurisant.

La rue Martel ? Je me suis fait jeter au bout de deux ans, on refaisait le métro en classe, j'explique : le premier de la rangée se tourne vers le fond de la classe, fait semblant d'appuyer sur un bouton, en faisant PCHITT, PCHITT (l'air comprimé). Toute la rangée imite la fermeture des portes, ça donne : KLANG ! KLONG ! VLAN ! Ensuite, on saute sur place très rapidement en décollant son cul du banc. Important : ne pas omettre d'émettre un WONWONWONWON, imitant au mieux la rame ! Tout ça, avec une main en l'air, comme pour tenir une poignée imaginaire !

Très marrant, mais pas au goût des profs, surtout celui de Français, et en plus il tenait absolument à nous faire jouer une scène du Cid ! Non mais tu me vois déclarant ma flamme à une Chimène adipeuse, boutonneuse, jouée par mon pote Polo, car les classes n'étaient pas mixtes, mon bon Monsieur ! Ah la vache, je pleurais de rire, j'pouvais pas, alors à chaque fois : la lourde. Ils ont fini par me filer mon blot.

La comptabilité n'a pas perdu grand'chose et moi non plus. J'ai préféré me mesurer avec l'acier, les machines-outils, la mécanique de précision, et je ne l'ai jamais regretté.



dessin Andiamo

dimanche 16 mars 2008

Saoul-FifreL'arche moi la grappe

J'étais dans une de ces périodes sympathiques de mon existence où, mon compte en banque présentant des formes avenantes, les joues remplies et le sourire repu, je n'éprouvais pas la nécessité de descendre à la mine gagner de quoi saupoudrer de parmesan mes spaghettis.

Ma lucidité n'ayant pas encore atteint le niveau élevé de compétence où elle s'ébroue depuis, gaiement, entre sagesse et modestie, je pris la saugrenue décision de travailler sur mes tendances artistes. Je sais, je sais, j'étais jeune, c'est la seule excuse qui me vient à l'esprit pour expliquer un tel manque d'auto-clairvoyance.

Mais ne riez pas tout votre saoul, réservez-en un peu pour la suite, le meilleur est à venir. Je feuilletai donc les pages jaunes de l'annuaire et finis par trouver une adresse semblant correspondre à ce que je cherchais. Je suis malheureux comme les pierres d'avoir perdu ma carte de membre et d'avoir la mémoire qui perd ses planches, car l'intitulé de cet attrape-gogo était un nom ridiculement ronflant qui aurait dû éveiller ma méfiance, mais je me répète : "Ah, si jeunesse savait...". Un nom du genre "institut des hautes études artistiques" ou "académie supérieure des arts plastiques" ou "œuvre didactique au service de l'art" ou bien "cercle des artistes en devenir", enfin un truc qui m'aurait fait fuir si j'avais été en possession de la plus petite parcelle de sens critique. Seule avait dû m'hypnotiser la longue liste des techniques dont il était soi disant possible d'apprendre la maîtrise.

Je me présentai donc. Ah tiens : anecdote qui me revient ! Devant le "temple de l'Art", une sirène de police se met à hululer très fort, tout contre moi. Je vois un type sortir à toute berzingue du Bar du coin et se précipiter vers moi, l'air ravi comme tout. J'entends les mots "alarme" "dernier cri" et je comprends enfin que je m'étais négligemment appuyé sur sa voiture. C'étaient les premières alarmes, je ne savais même pas que ça existait et je constate que le mec ne m'en veut pas du tout : ça lui a permis de faire son show devant tous ses potes du Bar et je lui apporte la preuve que son système est réglé fin-fin-fin. Je décline son offre de l'accompagner boire un coup.

La secrétaire me jette un regard suspicieux. Suis-je envoyé par un ancien élève, comment ai-je connu leur existence ? Ah oui, l'annuaire, c'est vrai : nous sommes dans l'annuaire... Cela ne paraît pas lui présenter de garanties bien sécurisantes, mais enfin, le refus de vente est un délit et comme je paye un trimestre d'avance, bast, elle passera sur l'absence de recommandation.

J'ai choisi d'attaquer par la poterie et dès le lundi suivant, je me retrouve dans un atelier tristounet où l'on m'explique les règles locales. En fait, je n'ai payé que le droit de mettre les pieds dans cette prestigieuse maison séculaire qui a vu passer tant de génies. Le prix de cet honneur si convoité a été calculé au plus juste. Tout le reste est payant : la terre utilisée, l'utilisation du four... Je me suis amusé pendant quelques semaines, mais mes pétrissages n'étant pas folichons, je n'ai pas eu à emporter mon boulot, donc rien eu à raquer. Le prof était jamais là, mais par voie de conséquence m'a laissé tranquille, ce qui d'une manière générale me convient au plus haut point.

J'ai commencé à piger l'esprit de la boutique en écoutant minauder les deux minettes qui "s'exprimaient" à mes côtés. Enguenillées de haute couture, ces écervelées au vocabulaire approximatif s'étaient sans doute faites éjecter du cursus normal et attendaient là, échouées sur une voie, de garage certes, mais noble et valorisante, que leurs parents leur élisent un prince charmant de haut-vol, haut fonctionnaire ou capitaine d'industrie.

C'est là que les connaissances artistiques qu'elles étaient en train d'acquérir s'avéreraient utiles pour superviser la décoration du home de leurs grands hommes. Mais il faudra également qu'elles leur donnent des héritiers.

Putain, j'étais tombé dans un nid de bourges ! Le quartier aurait dû me mettre la puce à l'oreille : l'école était à deux pas du Parc Bordelais !! Mais qu'est-ce que je foutais dans cette galère ? Et j'avais payé d'avance ! Le directeur de cette mascarade superficielle était un lécheur de cul de la plus belle eau. Jamais vu un gonze qui donnait l'impression d'aimer ce goût à ce point là. Il salivait, il en redemandait, du jus de fesses de ses clients-vaches-à-lait ! Il ne me restait plus qu'à prendre mon mal en patience : je m'inscrivis un peu à toutes les matières, à part la peinture. La règle était stricte, avant de touiller le pot, il fallait passer par la case "Dessin".

Qu'à cela ne tienne, j'avais réussi à me décrisper et à prendre ça comme une expérience rigolote. Je me mis à dessiner, mais dans le but de faire une sérigraphie. La sérigraphie, c'est gai, c'est pas cher et ça permet de tirer des affiches assez chiadées dans un fond de grange. En cas de conflit je trouvais que ça le faisait, pour faire chier les cons ou les envahisseurs. Un simple cadre de bois, une toile à maille fine agrafée sur les bords, de la gomme arabique pour boucher les trous là où on ne veut pas que la peinture traverse... Hop, on verse la peinture dedans, on glisse une feuille dessous, un coup de raclette, on récupère la feuille imprimée, on la met à sécher et on continue avec d'autres.

Et on peut pourrir une ville avec des slogans comme :

inactifs aujourd'hui
radioactifs demain

que m'avait repris la Fédération Anarchiste en 77 à Malville.

Bon, là, Avenue d'Eysines, j'avais fait soft. J'ai repris un des mythes qui me parlent, tels l'île, l'arche... Tant-Bourrin, lui, il idolâtre des personnages, Don Quichotte, Cyrano de Bergerac, Oui-Oui... mais il écrit bien quand même, le sujet n'est pas là, j'ai fait une embardée dans la phrase mais je me suis repris à la sortie de la locution adverbiale. Oui, j'ai donc choisi d'illustrer ce verset aussi biblique que sémantico-alcoolique, et néanmoins beau :

L'arche avait pour voilure une vigne

En voici le crayonné, sur calque :

samedi 8 mars 2008

AndiamoLa mare aux grenouilles

Près du stade des Italiens, dont au sujet duquel j'vous ai déjà causé (j'ai dû être prof de Français dans une autre vie), donc près de ce stade, courait un genre de ru, que l'on nommait : "la mare aux grenouilles". Des grenouilles, curieusement, je n'en ai jamais vues, dans ce ruisseau large d'environ un mètre ou un mètre cinquante, bordé d'aulnes et de joncs.

Par contre, il grouillait littéralement de tritons, tu sais ces "lézards aquatiques", bruns, le ventre un peu jaune, parsemé de petites taches noires.

Et puis aussi des épinoches, ces jolis poissons, magnifiques au moment du frai, les mâles deviennent rouges sous le ventre, un peu verts sur le dessus.

Parfois, le jeudi après-midi, on s'y rendait, vingt minutes à pieds en ne traînant pas trop.

Le matin, on s'était mis d'accord : "Bon, c't'aprèm, on va à la mare aux grenouilles"... Ouais !

Alors on confectionnait les épuisettes dans la cave paternelle, on y était peinards ! Ma mère me fichait une paix royale, une tite engueulade quand je passais les bornes, une tite beigne quand je franchissais les limites, mais pas plus... Normal quoi !

Dans cette cave, des trésors : outillage, fil de fer, clous, vis, ficelle, piquets servant pour les pieds de tomates, etc... Vachement heureux le Papa quand, en rentrant le soir, il retrouvait tout ça pêle-mêle dans le jardin !

Pour fabriquer une épuisette, ça n'est pas compliqué : un fil de fer assez rigide, roulé en cercle, vingt centimètres de diamètre environ, laisser dépasser les deux extrémités, une fois le cercle terminé, demander un vieux bas à Maman, puis le coudre autour du cercle, ligoter soigneusement avec de la ficelle les deux extrémités sur un piquet de "tomatier" (quand ma petite fille avait trois ans, elle appelait ainsi les pieds de tomates), et voilà une magnifique épuisette !

Le déjeûner avalé vite fait : la rue, coup de sifflet voyou pour appeler les copains... Ma mère avait cela en horreur, qu'est-ce- que je me suis fait engueuler ! Et nous voilà partis.

Imagine le tableau, les têtards, neuf ou dix ans, épuisettes sur l'épaule, culottes courtes découvrant nos genoux cagneux, chaussettes tire-bouchonnées, une boîte de conserve à la main ou un bocal, dans l'espoir de rapporter nos proies vivantes à la maison. Lance-pierres en poche, pas trop pour les piafs, mais les lampadaires...

Quelle joie, quand après avoir soigneusement visé une grosse ampoule, pendue tout en haut d'un lumignon, caoutchoucs tendus à mort, tu lâches le barnum et, avec un peu d'bol, PLOUTCH ! L'ampoule se volatilise, OUAHH... Se barrer vite fait, si par malheur "un vieux" sortait de chez lui... Mais va rattraper un gamin de dix ans à la course !

Les lance-pierres, j'aimais bien les fabriquer, une jolie fourche prélevée dans un arbre, ce qui se présentait, pour les élastiques : une vieille chambre à air de vélo, ou bien des élastiques de bocaux à conserves, tu sais, les rouges qui assurent l'étanchéité.

Ma mère faisait des conserves, comme beaucoup à l'époque, haricots verts, petits pois, pêches, abricots... Tout ça poussait dans les jardins : l'été, ma mère n'achetait pratiquement pas de légumes.

Revenons à notre lance-pierres. Pour se procurer le petit morceau de cuir destiné à recueillir les projectiles, un truc terrible : Les languettes des galoches, le rectangle de cuir destiné à assurer l'étanchéité des chaussures, juste sous les lacets, on coupait une languette, parfois les deux, ça servait pour un copain, quand en nettoyant mes pompes ma Mère découvrait le massacre... Aîe,aïe, aïe, la volée, pas volée (j'ose... OUI). Mes mômes n'en ont pas fait la moitié, quand ma mère leur racontait ça : la honte...

On arrivait au bord de la mare, aussitôt on observait la surface, et dès qu'un triton pointait son museau pour venir aspirer sa goulée d'air frais, très vite on plongeait l'épuisette, afin de remonter victorieusement notre prise ! Nous en attrapions pas mal, les gamelles et bocaux grouillaient bientôt de bestioles.

Un jour, il faisait gris et pas bien chaud, il avait plu, un de mes copains, Michel que l'on appelait "biglousse" tout ça biscotte il avait un oeil qui cuisait le poisson, et l'autre : "Attention le chat" ! Les mômes sont cruels parfois... Enfin toujours est-il qu'il glisse, après s'être un peu trop penché. Plouf à la baille ! Ça n'était pas très profond, il avait de la flotte jusqu'à la ceinture (dans la mare aux grenouilles, il aurait pu avoir de l'eau jusqu'aux... Je sais) enfin pas de quoi appeler le SAMU.

On le tire par les bras, il sort de la flotte en claquant des dents, tu penses il caillait vilain, il chialait, non pas qu'il s'était fait mal, mais en prévision du festival de claques dans la gueule que son paternel n'allait pas manquer de lui coller en rentrant !

Eh bien notre premier réflexe a été de lui fouiller les vagues, histoire de regarder si, par bonheur, dans sa chute, il avait ramassé des tritons !

Il s'en est bien remis, je l'ai revu souvent, c'est devenu un grand gaillard, père de famille, le bain forcé ne lui avait même pas gâté les coucougnettes !

Sur le chemin du retour, nous comptions les prises : j'en ai onze ! moi quatorze ! mate le gros, vachement balèze. Tout fier je montrais ma pêche à ma mère, petite moue dégoutée : "laisse ça dehors, j'en veux pas à la maison", alors je posais le bocal sur une étagère à la cave, le lendemain matin, les pauvres bestioles avaient toutes le ventre en l'air ! On n'était pas trop écolos à l'époque.

Et puis, une année, il a fallu que j'aille au "caté", ah la vache ! Tu penses, mes potes, pas trop "curetons", ils n'y allaient pas, EUX ! Moi, ça me faisait tartir, j'gueulais quand, à deux heures, je devais quitter mes jeux, les potes, pour aller à pinces à l'autre bout de Drancy écouter la bonne parole.

Un jeudi, alors qu'il faisait un temps magnifique, mes copains décidèrent d'aller à la mare aux grenouilles : "Allez viens, laisse ton cureton", moi vachement emballé par les choses mystiques, missel sous le bras, me voilà parti pour la pêche miraculeuse.

Après tout, je ne faisais que vérifier in situ si le miracle pouvait se reproduire !

Je rentre à l'heure habituelle à la maison : comité d'accueil...

- T'étais où ? interroge ma mère.

- Ben au caté, tiens !

La beigne ! Menteur ta soeur ne t'y a pas vu.

Ah merde, la frangine (quinze mois de plus que moi) finissait son cours quand le mien commençait et, ne m'ayant pas vu, elle s'était inquiétée. Elle aurait su que je faisais "la bleue", je pense qu'elle n'aurait rien dit, solidarité de la fratrie !

Eh bien tu vas aller t'excuser, déclare l'inflexible. Nous voilà partis, moi traînant les pieds, comme t'imagines. On arrive, le curé nous accueille, un brave Auvergnat, gentil, pas chiant, qui faisait ce qu'il pouvait avec sa vingtaine de turbulents du jeudi !

Evidemment, il a un peu froncé les sourcils, mais je crois qu'à peine les talons tournés, il a dû se marrer ! Quant à moi, cette petite leçon m'a dissuadé de faire à nouveau "la bleue".

Il m'arrive encore de passer devant ce qui était un endroit fabuleux pour des mômes, j'ai un copain qui habite dans le coin, et j'assure qu'à chaque fois il y a comme une boule qui monte dans ma gorge en voyant "LE TAS DE MERDE" - et il n'y a pas d'autre appellation pour ce qui a été construit au lieu et place.

Il faut loger les gens, certes, mais tout de même ce sont les plus modestes que l'on "remise" dans ces horreurs, ça ne suffit pas d'être pauvre, en plus il faut ajouter la promiscuité, supporter la laideur.

Je me remémore ce qui était et je me dis que nous avons eu la chance de pouvoir vivre une enfance comme celle-là, nous n'avions pas beaucoup de jouets, vraiment très peu, pas de Ninten-machin-chose, ni de game-truc-bazar, pas davantage de télé, mais les copains, les tritons, les lance-pierres et la rue, ça remplaçait avantageusement.


Dessin Andiamo 2008