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jeudi 10 mai 2012

Scout toujoursMes 400 coups

L'esprit carabin, je crois bien être tombé dedans étant tout petit. Dès mon plus jeune âge, j'utilisais déjà mes qualités artistiques pour imiter des billets de 10 Francs et les laisser trainer dans la rue accrochés à un fil. Quelle rigolade, pour mon frère et moi, du haut du balcon paternel, de voir les passants courir après cet argent sans pouvoir l'attraper. Un gag vieux comme le monde, certes, mais utilisé encore de nos jours dans les caméras cachées... En fait c'est plus tard que tout a vraiment commencé, lorsque je fis connaissance avec le Finos'Club.

Comme son nom l'indique, le Finos'Club était une bande joyeux drilles pas toujours très fins, habitant la banlieue bordelaise. L'un d'eux était étudiant comme moi et m'avait raconté les exploits de ses compères dans les rues de Bordeaux. Le soir même, j'étais invité à participer à une de leurs folles patrouilles. Avant de partir, je pris le soin d'emmener quelques munitions, on sait jamais : une grenade à plâtre et un fumigène récupérés par mon frère à l'armée, et me voila embringué dans leur folle équipée. Pierrot, un rital hirsute à la voix tonitruante, avait pour spécialité de jaillir hors de sa voiture tel un diable de sa boîte, en hurlant après les passants. Sa voix était si résonnante et tellement puissante que l'effet en était hilarant. De temps à autre, quand l'envie lui en prenait, il n'hésitait pas à s'arrêter en plein milieu d'une rue pour ouvrir son capot, simulant une panne, et provoquant ainsi un immense embouteillage. Un autre prénommé Daniel, de petite taille, avait pour habitude de profiter des encombrements pour escalader toute la file des voitures les unes après les autres, comme on fait un parcours de haies. Il le faisait avec une telle agilité que c'en était désopilant pour tout le monde sauf pour les conducteurs. Daniel avait un sacré palmarès : il avait réussi entre autres, à se faire éjecter de l'armée après avoir totalement détruit dans un accident, 2 chars AMX30. Excusez du peu... Pour en revenir à la patrouille, nous arrivons place Gambetta, dans la Simca 1000 vert-pommme de Joël, et je décide d'utiliser mes munitions. Une grenade à plâtre abandonnée juste en face de la terrasse d'un grand café, une énorme détonation, et le résultat : tous les consommateurs transformés en arbres de Noël. Ouuaaarf, la rigolaade ! Nous refaisons le tour de la place pour mieux profiter du spectacle et narguer nos victimes, puis nous passons sous le pont de Meriadeck. Là, je lâche le fumigène. Ici aussi, nous faisons sensation : devant la fumée, tous les véhicules s'arrêtent, certains automobilistes font même demi-tour impressionnés par le nuage. Les pompiers arrivent, on en demandait pas tant !

Dès lors, j'étais adopté, j'avais réussi mon examen de passage et pouvais intégrer ma nouvelle bande de copains. L'un d'eux, un camionneur nommé Joël, eut vite fait de remarquer ma 4L beige qui ressemblait à s'y méprendre à celle des gendarmes. L'idée fut lancée aussitôt, et dès le lendemain vêtus de chemises bleues, d'un sifflet et d'un képi, nous voilà tous transformés en pandores, arrêtant et poursuivant les gens dans les rues. Le plus gros gag fut lorsque de vrais policiers nous contrôlèrent à leur tour peu après une de nos frasques. Je n'oublierai jamais le regard éberlué que nous lança notre dernière victime en passant devant nous : "des flics arrêtant des flics", il avait dû croire assister à la guerre des polices... Mais nous avons eu notre revanche plus tard, lors des manifs étudiantes de mai 83. Après avoir dépavé quelques rues, nous avions renversé une voiture de police et nous étions approprié son appareil radio que nous avions adapté sur la voiture de Joël : l'appareil fonctionnait très bien et nous entendions distinctement les pandores annoncer qu'ils venaient de retrouver un véhicule volé. Nous décidâmes d'aller voir sur place, mais Joël préféra attendre notre retour dans sa voiture en écoutant le radio émetteur. Quelle ne fut pas sa surprise et son hilarité quelques intants plus tard, lorsqu'il entendit dans le poste une voix annonçant que 5 individus louches roulant dans une 4L beige aux pneus lisses et au pot d'échappement bruyant venaient d'être verbalisés ! (1) Toujours pendant les grèves, nos victimes suivantes furent les cheminots de la SNCF : nous avions installé des fils métalliques entre les 2 rails des voies ferrées, provoquant ainsi le passage au rouge de tous les feux de signalisation, et immobilisant par là-même tous les trains de la région. Nous avons eu les honneurs des journaux nationaux, ce jour là, certains s'en souviennent peut-être ! Des gags de rue, on peut dire qu'on en aura fait : je passerai sur les pétard dans les boîtes aux lettres à 4 heures du matin, par contre, le flacon de Mir dans une fontaine publique, essayez et vous verrez ; pour les amateurs de mousse, je garantis le résultat... Nos franches rigolades nous arrivaient aussi auprès de la gent féminine, comme ce jour où en longeant la plage, nous avions repéré 3 naïades en bikini qui nous observaient en souriant. Aussitôt les "coucou" fusent avec de grands signes de la main, nous marchons en les regardant et tout à coup, nous empalons chacun dans un réverbère sous les éclats de rire de nos spectatrices !

Mais j'avançais en âge ; désormais, j'étais "interne des zôpitôô" . J'intégrai l'internat de Périgueux. A cette époque, dans un amphithéâtre de 750 carabins, dire que l'ambiance était Rabelaisienne eût été un euphémisme. Chacun apportait sa note d'humour et de burlesque pour ponctuer les cours de nos profs. Mais cette année là, il faut croire que la crème des crèmes de notre faculté s'était donné rendez-vous à Périgueux. Quelle équipe, mes amis, et quelle ambiance ! Nous étions jeunes, inventifs, pleins d'initiatives, et parfaitement décidés à bien nous amuser. Certains internes étant trop sérieux à notre goût, nous nous étions mis en tête pour les dérider, de leur préparer une bouffonnerie pour chaque soir, et nous avons tenu parole. Je passerai sur la première soirée qui dégénéra en bataille d'extincteurs à eau, d'oeufs et de fromages blancs qui atterrissaient presque toujours sur les mûrs (difficile de viser au delà de 2 grammes). Mais je n'oublierai jamais la bouille de notre ami Jean-Marie, lorsqu'un matin, il découvrit ahuri, sa 2-chevaux garée en plein milieu de la salle à manger de l'internat. On peut dire qu'on s'était appliqué ce jour là : il nous avait fallu non seulement démonter les ailes avant du véhicule, mais ses 4 roues, et le faire glisser en le faisant pivoter sur les charriots à roulette des femmes de ménage, pour lui faire traverser les étroites portes de la salle à manger, quel chantier!

Un autre soir, une étudiante un peu pimbêche, qui répondait au surnom de Totoche, eut la drôle de surprise en regagnant son lit, de sentir frétiller entre ses jambes, une dizaine de grenouilles que nous avions gentiment disposée sous ses draps. "Totoche on la lève fastoche" avions-nous même écrit sur le mur de la salle à manger.

Un autre étudiant, qui passait des nuits entières à bûcher son internat, reçut la juste punition de se réveiller complètement muré dans sa chambre. Oui, nous étions aussi maçons à nos heures. Le cas de cet étudiant était grave, car en construisant ce mur,nous nous étions livrés à une véritable bataille de plâtre juste devant sa porte sans qu'il ne réagisse, trop absorbé qu'il était par ses chères études. Ah nous étions mignons ce soir là, tout recouverts d'enduit de la tête aux pieds, tels les statues de Pompéi. A propos de plâtre, il arriva qu'un collègue pneumologue fut invité à un bal costumé dont le thème était "l'Antiquité". Le malheureux eut la malencontreuse idée de se déguiser en momie égyptienne et d'aller préparer ses bandages aux urgences de l'hôpital. Pour ce qui est de bander, nous l'avons bandé, de la tête aux pieds. Mais ce qu'il n'avait pas vu, c'est qu'une bassine d'eau trônait au milieu de la pièce. Chacun trempa en même temps sa bande plâtrée dans l'eau; nous étions 6, et en moins de 20 secondes, Toutankhamon se retrouva transformé en statue de plâtre que nous chargeâmes sur un brancard et conduisîmes illico sur les lieux de sa soirée costumée. Le plus comique fut que la nuit étant très froide, le plâtre encore humide fumait, et un automobiliste fut tellement ahuri de nous voir décharger cette statue humaine fumante, qu' il en perdit le contrôle de son véhicule et alla s'encastrer dans la voiture d'en face. Il n'y eut que de la tôle froissée, je vous rassure. Chanteurs, nous l'étions aussi, les paillardes étaient de toutes nos soirées. Nous étions aussi musiciens et avons eu notre heure de gloire, avec notre photo en première page dans "La Dordogne Libre" lors de la première fête de la musique. Même si notre fanfare jouait aussi faux que possible, elle jouait très fort et surtout très souvent. Des concerts étaient improvisés à des heures indues, au grand dam de nos colocataires, et même des malades de l'hôpital dont une, qui était prof de musique, avait même déposé plainte auprès du directeur de l'hôpital. Sa lettre était assez hilarante, elle avait reconnu tous nos instrument : trompettes, saxo, trombone, grosse caisse, fifre, j'étais clairon à cette époque.

Inutile de dire que certaines de nos soirées étaient absolument phénoménales, j'en garderai un souvenir impérissable. D'autres soirée dégénéraient en batailles de seaux d'eau. Je me rappelle même qu'au matin d'une rude nuit d'hiver, la gigantesque mare d'eau que nous avions laissée avait gelé pendant la nuit transformant notre salle à manger en véritable patinoire. La gouaille joyeuse et l'argot incomparable de notre fine équipe n'avait vraiment rien à envier aux dialogues d'Audiard. Et seules les scènes de Pagnol étaient comparables à nos parties de belote. Nos spécialistes de l'humour pince-sans-rire, n'étaient jamais à court de jeux de mots. Ils savaient plaisanter sur tout, transformant nos journées de travail en agréables divertissements. Heureuse époque... Mais que sont donc devenus nos amuseurs d'antan?

L'esprit carabin ne m'a jamais vraiment abandonné. Tout récemment encore, quand j'exerçais en cabinet de groupe, il arrivait de temps en temps, que grâce à un haut-parleur bien placé et branché sur mon ordinateur, les consultations de mes collègues soient brusquement interrompues par le cri de Tarzan dans la jungle ou la barrissement d'un éléphant. L'effet en est irrésistible, pour le praticien comme pour le client. Le grognement du cochon qu'on égorge, que j'imite à la perfection, fait aussi son petit effet, sans parler du célèbre "Ha oui c'est vraiii ça" de la mère Denis. Mes collègues ne s'en sont jamais plaint, car eux sont bien placés pour le savoir, le rire est bon pour la santé !

(1) Ce radio-émetteur a été rendu à son propriétaire. J'ai su plus tard que notre larcin avait failli lui coûter sa carrière, mais nous n'en étions pas conscients. Tout ce que nous faisions était fait sur le ton de la farce.

vendredi 27 avril 2012

Scout toujoursLa dette de la France : et si on ne remboursait pas ?

Je vous préviens : le contenu de ce texte risque de choquer les âmes sensibles. Alors attendez-vous à tomber sur le cul, non pas comme on tombe de sa hauteur sur un vulgaire parterre de moquette, mais comme on tombe d'un escabeau, dans sa salle de bains, sur un carrelage bien lisse et bien dur. Attention aux fractures du coccyx, et j'ai même bien peur que le sacrum ne soit pas épargné chez certains. Je vous recommande donc de tous bien vous caler dans un fauteuil moelleux, de supprimer tous les objets contondants et autres armes à feu qui pourraient vous tomber sous la main, et de vous entourer de gens bienveillants et accoutumés aux premiers gestes de secours.

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samedi 21 avril 2012

AndiamoVacances de gamin (2)

Je vous ai raconté dans un précédent billet mes vacances en Auvergne, je venais d’avoir neuf ans. L’année suivante, nous y sommes retournés, j’avais donc :…. BRAVO !

Toujours ce même village auvergnat qui s’appelle Cunlhat (on prononce toujours CUN YAT), un village typique des années quarante (on ne dit, ni ne pense : vieux machin), qui nous plaisait bien.

Cette année-là (1949), les sœurs qui tenaient l’hospice dans lequel ma mère et quelques autres louaient pour pas cher des chambres durant les vacances, avaient loué une piaule à une Mamie accompagnée de ses trois petits-enfants : deux garçons, une fille, sensiblement du même âge que nous (mon frangin, ma frangine et moi).

La fille, « Babette », je m’en souviens encore : élevée avec deux garçons assez turbulents eux aussi, elle en avait pris les manières, ainsi elle pissait debout comme les hommes, en prenant soin d’écarter les jambes afin de ne pas mouiller ses socquettes !

Un jour, elle se fait gauler par une sœur alors qu’elle était en train de satisfaire un besoin naturel… Scandale ! La sœur fait son rapport à la supérieure qui est venue trouver la mère-grand. La Mamie lui a rétorqué : « et alors ? Elevée avec deux garçons, vous ne voudriez pas que ce soit eux qui s’accroupissent pour pisser ? »

Décidément, je l’aimais bien cette Mamie-là, bien sympa.

Un jour, grand branle-bas : voyage organisé en camion, à notre Dame du Puy. Avec les frangines, on n' aurait pas fait la tournée des boxons de Clermont-Ferrand, tu penses. Mais à bien y songer, à dix ans, ça ne m'aurait guère intéressé.

Départ à l’aube dans un grand camion plate-forme avec ridelles, banc de bois posés à même le plancher. Je vois ça aujourd’hui ! Vachement dangereux, un virage brusque ou un coup de frein violent et tout le monde se retrouvait pêle-mêle, avec des jambes cassées à coup sûr, mais à l’époque nul ne songeait à cela, et la circulation était quasiment inexistante.

Nous voilà partis, chants joyeux accompagnaient les lacets des routes auvergnates. Pas des trucs religieux, mais pas les trois orfèvres non plus (vous voulez que je vous les chante ?) Vers midi, déballage des paniers avec le pique-nique. J’ai un vague souvenir de cette journée, je ne me souviens plus du tout de Notre Dame du Puy : les trucs religieux, ça n’était déjà pas ma tasse de thé, ou mon bol de chocolat, à dix ans, n’est-ce pas ?

Mais ce dont je me souviens, c’est LE RETOUR…

Voilà que tout à coup le ciel s’obscurcit… TIN TIN TIN (musique d’ambiance) ! Un éclair zèbre le ciel. Vous avez remarqué ? Les éclairs zèbrent toujours le ciel dans les romans, ils ne le girafent pas, pas plus qu’ils ne l’éléphantent.

Et voilà l’averse ! Quand il pleut en montagne, ça ne plaisante pas, des seaux vous dis-je, et l’autre branque avec son bahut qui n’avait pas prévu une bâche. Les sœurs avaient débité un p’tit chapelet avant de partir : voilà qui nous garantissait un temps magnifique.

Depuis le temps que le grand barbu entend des prières il doit être sourd, il n’en a rien à secouer de nos misères ! Et dire que certains l’appellent le BON Dieu, ouais parce qu’il y a des MAUVAIS Dieux. Je pense qu’il n’y en a pas du tout, car soyons objectifs, ça reste une hypothèse ? Tentante certes, mais une hypothèse.

J’en étais resté au déluge qui s’abattait sur notre pauvre camion, et là tout à coup je vois les cornettes des sœurs qui commencent à s’affaisser : l’amidon, qui les tenait rigides, se liquéfie sous l’orage et voilà les coiffes qui commencent sérieusement à ressembler à des oreilles de cocker.

Je me marre comme de juste, ma mère qui me balançait des coups de coude dans les côtes. Gênée elle était ma brave Maman, devant le manque de respect du fiston.

Au bout d’un moment, elles les ont retiré les cornettes. Sous cette coiffe, elles portaient un sorte de toque blanche, leur couvrant entièrement leur boule à zéro !

Au cours des ces vacances, nous « montions » parfois à l’Alleyrat.

L'Alleyrat, c’est un lieu dit, ou bien le nom de la ferme qui s'y trouvait. Pour s'y rendre, si je me souviens bien, il fallait marcher une bonne heure. Par beau temps, c'était très agréable, et les gamins il faut les fatiguer un peu, "user les piles" comme je dis à mes petits enfants, afin que la nuit soit bonne.

Beau morceau de grimpette, mais à l’arrivée, la récompense. La ferme ! Avec les vaches, les cochons, les oies... Nous jouions tous les trois un bon moment, pas trop près du jars, tu penses. Au moment du goûter la fermière allait nous traire une casserole de lait.

Du lait « bourru » avec le jaune de la crème qui surnageait, ce lait encore tiède nous le buvions goulûment, accompagné de tartines de gros pain au goût inimitable, une bonne couche de confitures de myrtilles faites "maison". J’en ai encore le goût au palais quand j’écris ces lignes.

Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui on autoriserait une fermière à vendre son lait de la sorte. Même les fromages sont fabriqués avec des laits pasteurisés ! Mamans qui allaitez vos bébés, un jour, il vous faudra recueillir votre nectar, le faire bouillir avant de le dispenser à vos chers petits !

Tout compte fait, je ne suis pas mécontent d’avoir connu une époque où on ne nous cassait pas (les couilles) les pieds avec toutes ces mesures à la con !

mercredi 18 avril 2012

Scout toujoursItinéraires en amérique du Sud

Rendre visite aux derniers descendants des Incas, l'idée me trottait depuis un moment, et puis je lui devais bien ça à elle, qui avait toujours souhaité voir le pays de ses frères de couleur, eux, ces indiens qui à travers les siècles, avaient su conserver toutes leurs traditions, résistant fièrement au monde occidental du haut de leurs montagnes.

1991. L'avion qui nous conduit en Equateur est un vieux zinc qui vibre de toutes ses tôles. Le vacarme est tel qu'on croirait à tout moment qu'il va exploser, j'ai pas entendu un tel boucan dans un avion depuis que j'ai sauté d'un nord-atlas en 76. On nous annonce des zones de turbulence, ça vibre de plus en plus. L'hôtesse s'attache sur son siège, fait son signe de croix, et se met dans la position du foetus. Soudain, l'avion pique du nez, les coffres à bagage s'ouvrent les valises volent, les femmes hurlent, l'avion continue à chuter de plus en plus à la verticale, on va s'écraser ! La chute dure encore plusieurs secondes puis l'avion se redresse, fausse alerte !

L'arrivée en pays andin est toujours un choc culturel. On se retrouve subitement transporté au siècle des conquistadores. Les indiens Quechuas, minuscules de taille, la peau raclée par le froid et le soleil, descendent de la sierra, hommes et femmes chargés d'énormes fardeaux pesant jusqu'à deux fois leur poids, pour aller au marché vendre le produit de leur récolte, je devrais dire troquer, car le troc existe encore chez eux. Ceux de l'altiplano mâchent des feuilles de coca pour ne pas sentir la douleur. Jamais de ma vie je n'ai eu une telle image de l'homme écrasé sous le poids du labeur ; mais chose unique, ces indiens des montagnes savent rester beaux malgré leur misère. Les marchés sont magnifiques de couleur, les tissus sont tous faits à la main, au métier à tisser. La couleur du poncho diffère selon chaque village.

Demain nous prenons le train à Alausi, qui nous conduira du sommet des Andes jusqu'au pacifique. C'est une locomotive à vapeur du siècle dernier, semblable à celles qui avaient servi à la compagnie du Rio-Grande-Western. Elles ont disparu aux Etats-Unis, mais ici, on continue à les utiliser ; elles sont régulièrement réparées (1). Je choisis le wagon de tête, on sait jamais, si le train déraille, on restera accrochés à la loco ou aux autres wagons. Les passagers affluent et s'entassent sur les bancs en bois, la moitié des gens voyagent sur le toit, faute de place. Deux grands gaillards en salopette s'acharnent à grands coups de masse sur la roue de notre wagon. J'apprends qu'elle est cassée, on s'arrêtera à chaque gare pour la remettre en place, toujours à grands coups de masse. Allons bon, voila que ces farceurs me retournent le train maintenant, nous voila dans le wagon de queue, plus moyen d'en changer, le train est bondé. La locomotive démarre, nous roulons en flanc de montagne, la pente est vertigineuse, et les rails sont très souvent montés en équilibre sur des trépieds en flanc de falaise, et bien sûr notre banquette est du côté ravin, donc pas moyen de sauter en cas d'accident. Enfin, il nous reste l'espoir qu'en cas de déraillement notre wagon reste accroché au précédent, c'est du moins ce que j'espère au début ; mais je ne tarde pas à déchanter, lorsque j' aperçois mes deux gaillards en salopette, positionnés un pied sur chaque wagon, prêts à le décrocher en cas d'accident, et prêts aussi à sauter du bon côté, ça va de soi ! Pocahontas rouspète, c'est moi qui ai insisté pour qu'on prenne le train. Néanmoins les paysages sont vraiment fabuleux, nous passons du climat des montagnes aux zones désertiques avec pour seule végétation des cactus. Des milliers d'indiens sont morts ici pour construire cette voie ferrée taillée dans le roc, nous arrivons dans des endroits inaccessibles, le paysage est lunaire, nous sommes au bout du monde. La pente est raide, la locomotive monte, monte, ralentit, s'essouffle, halète, continue à monter encore un peu, puis finit par caler. Alors le train redescend à reculons en roue libre, il prend de la vitesse, c'est une course folle, on va s'écraser... Mais je constate que tout le monde reste calme. Fausse alerte, tout était prévu. Nous venons tout simplement de négocier le fameux virage de la "nariz del diablo" qui est tellement aigu qu'on le franchit à reculons, sur deux rails croisés en pointe. Les paysages sont extraordinaires, jamais je n'ai rien vu d'aussi beau, nous sommes toujours en flanc de falaise, la montagne en face est gigantesque. C'est tellement beau, que je me penche par la fenêtre pour faire une photo. Au moment où je me rassois, nous passons dans un tunnel, je l'ai échappé belle !

Soudain, nous pénétrons dans la forêt amazonienne comme dans un tunnel, les arbres forment un toit au dessus de nous, il fait presque noir, les branches fouettent les fenêtres, incroyable qu'un train puisse s'enfoncer dans des zones aussi impénétrables. On s'arrête dans un village perdu en pleine jungle. Toutes les maisons sont en bois, ça ressemble à un village de chercheurs d'or, c'en est peut être un, nous faisons de l'eau pour remplir la cuve, puis nous repartons. Petit à petit, nous sortons de la forêt et traversons des plantations de bananiers à perte de vue sur plusieurs dizaines de kilomètres. Plus loin encore, les haciendas. Nous croisons les gauchos à cheval, avec leurs lassos, qui escortent leur bétail, et dont la tenue a inspiré plus tard celle des cow-boys, c'est la pampa. Puis nous arrivons à Guayaquil, la mer, le Pacifique! En une journée, nous avons traversé tous les climats. Je vois pour la première fois les fameuses têtes réduites des indiens Jivarros, grosses comme le poing. Puis le lendemain, nous prenons un bus pour remonter dans la montagne, direction Cuenca. Le chauffeur est un excité qui roule à fond en flanc de falaise, et fait déraper le bus à chaque virage. Bientôt nous apercevons un autre bus qui vient de quitter la route et s'est retrouvé à cheval sur l'angle de la falaise, deux roues dans le vide, chancelant au bord du ravin, et retenu seulement par les maigres branches d'un arbre. Mais ça ne dissuade en rien notre acolyte qui roule encore plus vite et prend ses virages à fond pour conjurer le mauvais sort. A chaque virage, j'ai un haut le cœur en voyant la profondeur du précipice, seuls quelques centimètres de graviers nous séparent de l'abîme. j'aperçois une carcasse de bus dans le fond du ravin. Le conducteur s'arrête dans un virage pour faire une prière dans une mini chapelle, au moins grâce à lui on crèvera bénis.

1994 La Paz, Bolivie. Nous sommes à 4000 m d'altitude, presque la hauteur du Mont Blanc, c'est dimanche. Ça fait deux semaines que ça caille chaque jour un peu plus, j'en ai marre, je décide de filer vers un endroit plus chaud, Cochabamba, le QG de Pablo Escobar, j'ai pas fait exprès. Nous décidons de prendre le bus du matin, puis après s'être ravisés deux fois, nous prenons finalement le bus du midi. A mi-chemin, nous croisons des ambulances, des véhicules de pompiers, très inhabituel sur une route où on ne voit que des indiens à dos de mulet. Soudain, nous l'apercevons, le bus du matin, celui que nous avons failli prendre : drôle de bouille ce bus, en accordéon, rétréci de moitié! Il avait percuté un poids lourd de face, très peu de survivants d'après ce qu'on m'a dit.

Retour en arrière : 1988 Macapa, Brésil. Plus assez d'argent pour prendre un avion. Obligé de traverser toute la forêt amazonienne, direction la frontière à Oyapoque, dans la benne d'un camion, avec dix malheureux garimperos (3). Le voyage est gratuit, mais faudra pousser le camion en cas d'enlisement. Je négocie pour avoir une place à côté du chauffeur, les autres sont dans la benne. La piste est boueuse et étroite. Il n'y a de la place que pour un seul véhicule de grosse taille, c'est le plus gros qui passe, l'autre doit s'écarter, c'est la loi de la jungle, au propre comme au figuré. Les attaques sont fréquentes, le chauffeur est armé. Tout le long du trajet, la piste ne fait que monter et descendre. C'est la saison des pluies, et à cause de la boue le trajet doit être fait d'un seul élan sous peine de rester embourbés en bas des côtes, ce qui ne tarde pas à nous arriver. Tout le monde descend pour pousser le camion, on a de l'eau jusqu'à la taille, je perds une chaussure dans la boue, les moustiques nous dévorent, quelle misère ! Un amérindien en pagne, s'approche de nous et distribue une poignée de manioc à tous les passagers. Nous repartons enfin ! Un peu plus loin, le camion s'arrête en haut d'une colline, le chauffeur coupe le moteur, il a l'air inquiet ! La piste redescend en pente vertigineuse jusqu'à un petit pont en bois, pour remonter jusqu'au sommet d'une autre colline. J'interroge le chauffeur : "sans visibilité, on doit s'arrêter pour écouter si un autre camion n'arrive pas dans l'autre sens, derrière la colline la bas". La piste est trop étroite pour que les deux camions se croisent ; en cas d'erreur, c'est le choc frontal en haut de l'autre colline ! Le chauffeur prête l'oreille, aucun bruit de moteur de l'autre coté! Il boit une gorgée de kachaza, fait son signe de croix, et démarre, en accélérant à fond, la sueur perle sur son front. En traversant le pont en bois, les planches s'enfoncent, le pont voltige et craque de partout nous ballottant dans tous les sens ; sur les côtés pas de rambarde, rien ne dépasse, y a juste la largeur du camion. En bas, le précipice. On remonte la côte toujours à fond de cale, on arrive au sommet, je me cramponne en fermant les yeux, et miracle, on passe ! Quelle frayeur! Cet enfer durera encore trois jours, avec à chaque côte le risque de percuter un autre camion. (2)

(1) Ces locomotives à vapeur n'existent plus : elles ont été réformées il y a quelques années et remplacées par des michelines.

(2) La piste Macapa-Oyapoque a été refaite : aujourd'hui, elle est beaucoup plus large et en grande partie goudronnée.

(3) Garimpero : chercheur d'or en brésilien.

mardi 13 mars 2012

AndiamoJean Giraud, Moebius, GIR

Et voilà….

Jean Giraud, alias Moebius, alias GIR est allé rejoindre Hergé, Tabary, Franquin, Reiser et tant d’autres.

Comment ne pas parler de ce génie et là j'ai pesé mes mots. Pensez que le MONSIEUR a collaboré avec Ridley Scott pour les décors du film "ALIEN". Ont été retenus les tenues des cosmonautes dans le film entre autres. Il a également travaillé sur le film "ABYSS". Ah ! Oui j'allais oublier il a également travaillé sur "les maîtres du temps" un dessin animé, d'après le roman de Stephan Wul "l'orphelin de Perdide". J'avais dévoré ce bouquin, quand j'avais une quinzaine d'années... C'était hier en somme.

Il a dessiné un épisode du surfer d'argent. Il a également travaillé avec Jodorowski pour l'Incal noir.

J'avais acheté l'album "ARZACH" je l'ai prêté à une "indigne" qui me l'a égaré ! Poupette, si tu me lis, rapporte-moi ma BANDE (dessinée).

Enfin vous voyez qui était ce grand bonhomme, dessinant dans des styles extrêmement différents selon qu'il signait : Giraud, Moebius ou Gir... Et ça je peux vous dire que ça n'est pas facile du tout, mais alors pas du tout !

Plus qu’un long billet, j’ai inséré bien modestement deux ch’tiots crobards. Je pense que c’est la meilleur façon pour moi de lui dire AU REVOIR….

(Ch'tiots crobards Andiamo)

samedi 10 mars 2012

Scout toujoursMon repas de Noël

- 1ère ENTREE : escalopes de foie gras frais poêlées aux raisins

- 2ème ENTREE : gambas grillées sauce Montbazillac

- PLAT DE RESISTANCE : Beignets de magrets de canard

- DESSERT : bûche aux fraises

D'abord dans une bassine, préparer une marinade avec 3/4 de Montbazillac, un jus de citron, poivre, sel, oignons hachés, thym, laurier, herbes de Provence, et un peu de piment. Y plonger les gambas décongelées, couvrir avec un torchon, laisser mariner 1 heure ou 2. (compter 3 à 4 gambas par personne). Installer un barbecue électrique dans la pièce où l'on sert l'apéro, le mieux est sur une terrasse. (l'avantage du barbecue électrique, c'est qu'on peut récupérer le jus et que ça dégage moins de fumée. Le Montbazillac peut être remplacé par du Jurançon ou tout autre vin liquoreux, les plus nantis peuvent même utiliser du Sauternes. En tout cas, surtout pas de blanc sec).

Compter 1 foie gras frais pour 4 personnes. Si le foie est congelé, le faire décongeler au frigo 24 à 48 heures avant, puis éveiner les foies en les partageant en petits morceaux (escalopes). Les saler modérément et les poivrer abondamment des 2 côtés avec un poivre de très bonne qualité (très important la qualité du poivre : le poivre noir en grains de Ducros fait très bien l'affaire). Laver et égrainer les raisins : si les grains sont gros, on les coupe en 2.

Salez et poivrez abondamment les magrets eux aussi et les garder au frigo. Pelez des patates et mettez les dans une cocotte-minute, position vapeur, n'allumez qu'à la dernière minute.

Attendre les invités....

Lorsque les invités arrivent, installez les gambas sur le barbecue et buvez l'apéro avec eux tout en surveillant vos grillades. Déposez 1 tranche de beurre sur chaque crevette puis les arroser avec le reste de la marinade. Servez beaucoup de champagne à vos convives et engagez des conversations sur des sujets polémiques : le choix du vin est excellent pour commencer. Annoncez le menu, effet garanti : certains préfèreront du rouge, d'autres du rosé, d'autres du blanc doux, du blanc sec, du champagne. La discussion sera très courtoise au début, mais ne tardera pas à s'enflammer. Si ça ne marche pas, abordez la politique, dites que vous votez FN, ça mettra tout de suite l'ambiance. Ne manquez pas d'évoquer la supériorité des hommes sur les femmes, ou le contraire, ça marche très bien aussi. En dernier recours, parlez de Dieudonné, mais là je garantis rien. Si toutes ces tentatives échouent, exhibez vos derniers sex-toys, ça fait toujours son petit effet : dans le pire des cas l'un ou l'une des convives vous en empruntera un, et au mieux, votre soirée peut virer à quelque chose de plus convivial style orgies romaines...

En fin d'apéro, lorsque vos invités seront bien secoués et occupés à s'étriper dans leur guerre des sexes, prétextez un besoin pressant pour les abandonner et préparer du pain de mie grillé dans le four. Jetez les foie gras dans une poêle avec les raisins. Encore une fois, salez modérément, poivrez abondamment. Les foies vont cuire, réduire et se vider de leur graisse. Ne pas les laisser devenir trop durs ou trop secs. Lorsqu'ils sont moelleux à point, les retirer et laisser les raisins mijoter seuls dans la graisse. Lorsque les raisins sont réduits à l'état de confiture, remettre les foies quelques secondes dans la poêle pour les réchauffer, et servir aussitôt avec le pain grillé. Crier "A TAAAAABLE"

Là, devant ce mets, un silence religieux s'installera dans la pièce. Finie la guerre des sexes, l'ambiance est dans l'assiette. Le foie gras frais poêlé aux raisins est un sujet très consensuel, presque mystique. Là, parlez leur de religion. Le Requiem de Mozart est très approprié comme musique d'accompagnement.

Avant de cuire les magrets, simulez une improvisation et racontez à vos invités que vous aviez prévu de cuire ces magrets au barbecue mais faites mine de changer d'avis au dernier moment "Si je les mets sur le barbecue, ils vont prendre le gout des crevettes, pourquoi ne pas utiliser le jus des foie gras pour les cuire ? Allez je fais un petit essai pour vous, ça sera une nouvelle recette !" La classe ! Vous offrez à vos convives la création en direct d'une nouvelle recette. Ils vont être les témoins visuels de la naissance d'une œuvre culinaire, rien de plus jouissif pour eux ! Jetez donc ces magrets négligemment dans la graisse du foie gras et faites frire.

Lorsque tous les convives vous auront tous félicité pour l'excellence du foie gras, servez les gambas après avoir récupéré le jus (primordial le jus). Pas besoin de mayonnaise, accompagnez avec une salade et le jus dans un bol. La, vous croulez déjà sous les applaudissements. Les convives du sexe opposé commencent à vous faire les yeux doux. Foie gras plus gambas égal plan-cul assuré.

Pendant ce temps, vos magrets mijotent dans la graisse et prennent le goût du foie gras, du poivre et des raisins à la fois. On atteint le sublime... La cuisson dépend de chacun, compter 1/2 magret par personne, servez les magrets avec leur jus, accompagnés des pommes vapeur coupées en fines tranches, nappées dans le reste du jus et poivrées : là, passez leur du Wagner : en ingérant ce mets, la jouissance arrive à son comble, c'est l'apothéose, l'euphorie est générale. Telles des Walkyries, les femmes arracheront leurs soutien-gorges pour vous et les hommes pousseront des hurlement d'admiration, style "le loup de Tex Avery" .

Mais ça n'est pas fini, achevez les avec la bûche. Pour ça, faites confiance au pâtissier (manquerait plus que ça qu'en plus on se fasse chier à cuisiner les desserts). Placez la bûche à la fraise dans un plat allongé, et disposez des boules de glace à la vanille tout autour, qui simuleront des fleurs que vous centrez d'une demi-fraise, et dessinez autour les pétales avec de la chantilly en bombe. Là, vous aurez droit à un triomphe d'Empereur romain, vous serez porté en triomphe et aurez droit de cuissage sur tous les individus du sexe opposé (prévoyez un casque pour ne pas heurter le plafond de la tête).

Bon, maintenant, ça commence à bien faire, foutez tout le monde dehors et décrochez votre téléphone pendant 15 jours, car vous allez être harcelé de coups de fils admiratifs pendant un bon moment. Certains iront même jusqu'à essayer de s'introduire chez vous pour vous signifier une dernière fois leur admiration. Mais ne vous laissez pas faire, jouez la vous blasé, voire désabusé. Dites leur que c'était raté, que vous n'aviez rien préparé, et que vous avez bâclé ça vite fait avec des vieux restes, par manque de temps. Bon à présent ça y est, vous savez tout, à vous de jouer...

Si vous êtes satisfaits du résultat, envoyez vos dons à Scouttoujours, membre d'honneur de la confrérie épicurienne de Blogborygmus. Je décline toute responsabilité concernant toute mauvaise interprétation de cette recette. En cas d'échec, de réclamation, ou de dommages corporels, adressez vos requêtes à Paris, au bureau des basses besognes et rafistolages en tout genre de Blogborygmes géré par Lt. Tambourrin.

dimanche 26 février 2012

Saoul-FifreIrène et Georges

Ils habitaient le Couserans.

La vraie montagne, celle où il caillait sec, où les voitures n'arrivaient pas à monter les chemins. La neige était chez eux comme chez elle et tous leurs terrains étaient en pente raide. J'aurais eu à opter pour un animal d'élevage, j'aurais bien évidemment choisi le dahu mais la difficulté ne leur répugnant pas, ils avaient préféré acclimater en Ariège la petite Bretonne, cette merveilleuse vache laitière noire et blanche , très productive au regard de son format. La Bretonne est un produit d'exportation. Beaucoup de fermes dans les coins les plus reculés de France possédaient une "Brette". La race à viande locale, d'accord, mais une Brette, c'est bien pratique pour faire téter un veau délaissé par sa mère ou pour fournir le beurre et la crème pour la famille. Courageuse, la brette, et n'ayant pas peur de s'expatrier dans des hauteurs et des frimas très éloignés de la douceur de leur climat océanique natal.

La première fois que j'ai vu Georges, c'était lors d'une journée de formation à la traction animale. Nous avions tous les deux un Mérens que nous voulions mettre au travail et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il était difficile de passer à côté de Georges sans le remarquer. Grand, mince, hirsute, le visage viril taillé à la serpe, il portait ce jour là un pantalon de cuir noir avec lequel il semblait être né. J'appris par la suite qu'il en était l'artisan, voire l'artiste et que le travail du cuir était une de ses compétences.

On se revit dans d'autres réunions professionnelles et puis, un jour rare où Margotte me rendit visite, nous décidâmes de faire l'ascension de leur nid d'aigle. Pas de téléphone, pas de portables, les visites sont forcément des surprises impromptues, entre montagnards. J'avais juste quelques indications verbales pour les trouver. La Coccinelle renâcle bien sûr au premier virage en épingle à cheveux sur leur chemin taillé dans le rocher. On l'abandonne pour finir à pieds. Il fait nuit, je ne suis pas très sûr d'être au bon endroit mais une lueur tremblotte là-haut, il me semble. Le feu de la cheminée, oui, on nous ouvre et on s'installe tous devant le seul point de chaleur et de lumière. Dans ces terres de haute solitude, surtout par temps de neige, le visiteur est forcément bien accueilli, nourri et logé. Nous ne sommes donc pas venus les mains vides et nous sortons victuailles et boissons aptes à délier les langues.

Georges est un taiseux mais Irène veut bien parler pour deux. Ce sont des intellectuels parisiens pur souche. Hautes études, fonctionnaires, ils ont fricoté avec le mouvement Panique de Topor. Et puis comme tant d'autres à cette époque, ils ont tout quitté, la grande ville et ses folies, pour faire leur retour à la nature. Sans faire dans la demi-mesure : l'eau est captée là-haut à la source, aucun tracteur, aucun outil à moteur, traite des Bretonnes à la main, le bois est fait à la scie et à la hache... Hasard, leur coin paumé est célèbre. Un des best-sellers alternatifs des années soixante dix, "Notes de ma grange", raconte justement la vie que Michel et Sylvia Jourdan ont vécu dans cette maison . Irène et Georges en sont les dignes héritiers, les mainteneurs de la pureté de l'Esprit du Lieu. Irène, qui est astrologue kabbaliste, se voit régulièrement avec ce cher Dan Giraud, son quasi-voisin . Georges a un ricanement rationaliste quand je me lance dans des disputes d'écoles avec Irène. Margotte en profite pour abandonner lâchement le camp des poètes crédules et rejoindre celui des gens sérieux à qui on ne la fait pas.

Après une nuit dans le petit grenier-bibliothèque au dessus de la cheminée, avec les trous dans le plancher pour faire monter la chaleur du feu mourant, nous découvrîmes cet endroit magnifique se réveiller sous les caresses des rayons du soleil levant.

Nous sommes souvent remonté rendre visite à Irène et Georges, tout en haut de leur sente à Mérens. Ils sont descendus aussi quelques fois nous voir en Provence. Et puis qui peut empêcher la roue de tourner ? Ils se sont séparés, Irène a succombé à une longue maladie, comme on dit, puis ce fut le tour de Georges.

Mais je le reverrai toujours, droit comme un I dans son étonnant pantalon de cuir, et lui le sagittaire incrédule, s'entrainer paradoxalement au tir instinctif avec un des arcs de sa fabrication, activité dont il fera son dernier métier. Et je reverrai toujours la souriante Irène lançant des regards énamourés à son "grand homme" de mari.

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