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dimanche 30 mai 2010

Saoul-FifreCouscous zarbi, comme la Badi

Marrant de vous avoir donné la recette des migas et jamais celle du couscous ?

Je me souviens : je travaillais dans le téléphone à l'époque, ou plus exactement pour une petite boite qui se faisait exploiter par les encore PTT (Petits Travaux Tranquilles). Ben oui, la privatisation est un concept déjà ancien. En 76, un fonctionnaire coûtait déjà passablement cher, alors le vrai travail productif était sous-traité à un "privé", externalisé, délocalisé, appelez ça comme vous voulez mais le principe est le même. Aux PTT les relations avec les clients, les contrôles, les soumissions de marchés (abonnés, dépannage, tirage de lignes aériennes, souterraines...). Le système est basé sur les "enveloppes" ; emportera le marché celui qui fera l'offre la mieux disante ou, le plus souvent, la moins élevée. Classiquement, l'année suivante, fort de sa réputation et de la qualité du travail fourni, l'entreprise privée qui a eu le marché sur le secteur essaye de proposer cette fois-ci un prix un peu plus élevé. Et hop, c'est un concurrent nouveau qui débarque, qui casse les prix, travaille souvent à la limite de la perte en mettant ses ouvriers sous pression. La première boite fait faillite, et la deuxième rembauche en principe les ouvriers licenciés économiques de la première boite, qui connaissent bien leur secteur. J'ai été licencié 3 fois avec ce système. Bonjour la sécurité de l'emploi ! Évidemment, les syndicats étaient contre ce choix décidé au plus haut niveau des administrations pour des raisons strictement économiques. Les quelques ouvriers fonctionnaires PTT, EDF ou SNCF s'occupant de chantiers résiduels, regardent les privés d'un œil noir et les détestent, disons le mot. Nous étions des briseurs de grève, nous baclions notre boulot (ce qui était faux, vu les contrôles très sévères où leurs tendances sadiques donnaient leur pleine mesure), nous empêchions les postes supplémentaires que les syndicats réclamaient à grands cris. Nous, de notre côté, ricanions peu charitablement de leur rythme de travail ridicule (4 fois inférieur à nos stakhanovistes résultats) et du célèbre glandeur restant au pied de l'échelle "pour la sécurité" tandis que son collègue y montait.

Ceci représentant la relation de base, certains rapports humains préférentiels pouvaient interférer. Un de mes homologues de chez France Télécom, me voyant quillé en haut de mon échelle 3 brins, en plein virage dans une rue très passante en automobilistes pressés, le pied de l'échelle sur la chaussée car le trottoir était inexistant à ce endroit, a installé pour me protéger, son véhicule de service, ses warnings et son panneau "Travaux" réglementaire. Sympa car le patron ne nous fournissait bien entendu aucun matériel de sécurité et de toute façon, nous étions tellement sous pression qu'aller chercher la voiture à 100 mètres était inenvisageable en termes de temps perdu. Un autre "camarade du service public", me voyant englué dans une "façade" d'au moins 50 mètres, déplia son échelle et se mit à planter ses cavaliers à mes côtés. La solidarité ouvrière existe et peut ensoleiller une journée pluvieuse.

Mais à propos de soleil, j'étais parti il me semble pour vous parler de couscous. Oui, j'avais donc les clefs des centraux téléphoniques et communiquer ne me coutait pas cher. Je téléphonais durant des heures à mes potes et à ma moman en particulier pour lui extorquer ses recettes savoureuses. Si je suis plutôt du genre à innover en cuisine, je pense que mon couscous ressemble beaucoup à celui de ma mère. C'est trop important pour que je me laisse aller à faire le malin, il s'agit quand même du plat national d'Afrique du Nord, à ne pas confondre avec le Maghreb de canard.

Bon écartons d'emblée les hérésies tunisiennes (pour chochottes) ou les variations marocaines touristiques (pour fillettes only). On vient d'Algérie, comme Chimène, et par tous les couscoussiers, on y revient. On oubliera cependant d'utiliser du beurre rance. Ce serait certes un retour aux fondamentaux, mais la mise en œuvre, en nos heures javellisées, en serait complexe. Point de raisins secs, non plus, de pruneaux, encore moins de tomates, pas de lait. Des légumes, de la viande, de l'huile d'olive, du ras-el-hanout et de la harissa. Et c'est tout ! Allez, un peu de sel, vaï.

Pas n'importe quels légumes, hein ? Hier soir, cerise sur le mokhrout, un des invités avait des allergies. Mais pas qu'une, plein, et des spéciales. Un cas d'école : ses parents sont maraichers dans le coin et son terrain de jeux étant gosse, c'était les serres, j'imagine ? Les serres de légumes et leurs 40 traitements chimiques annuels. Pour peu que le gosse ait eu la détestable habitude de se sucer le pouce ou de se ronger les ongles, il ne doit pas falloir chercher ailleurs l'origine de ses maux. Je lui ai donc concocté un couscous spécial "traumatisé du progrès agronomique" avec de la courgette, de l'aubergine et du poivron. Tous les autres léguminacées l'auraient envoyé aux urgences et l'ambiance de notre petite fête en eut été dépréciée. Ouf il a conservé sa tronche de cachet d'aspirine du début à la fin du repas et nous avons échappé aux pustules explosant dans des tons verts et bleus qui auraient juré avec les couleurs chaudes de notre intérieur.

Nous autres avons eu droit à la panoplie complète et riche des légumes autorisés par ma mère pour la confection du couscous. Aaaargh, non, mon fournisseur n'avait pas le céleri-branche, alors ça, c'était la cata catastrophique, si vous me permettez cette redondance. Je considère le céleri-branche comme un des légumes incontournable ! Et ben j'ai été obligé, l'âme aux portes de la mort, de m'en passer. Dure épreuve que je ne souhaite à aucun bédouin, ni à sa fille.

Mais je m'aperçois que si je ne commence pas par le début, vous n'allez rien comprendre. Oui, on commence pas faire revenir la viande, c'est logique vu que c'est ce qui met le plus de temps à cuire. On va prendre l'exemple basique du couscous-mouton (coscos-moto en version originale). Si vous êtes riche, vous prenez un gigot ou une épaule ou les deux. Ma mère mettait des hauts-de-côtes et du collier. C'était divin. Enfin bon, j'arrête, je me fais du mal. Vous désossez sommairement (vous n'êtes pas professionnel et moi non plus) votre gigot et vous mettez les os à bouillir dans un fond d'eau (non, pas dans un fondouk). La viande récupérée, vous la découpez en "parts", selon combien vous êtes et vous les faites revenir à l'huile d'olive dans un faitout en tôle, à feu vif : faut qu'elle soit saisie, voire qu'elle "attrape" un peu. Certaines viandes rejettent de l'eau. Videz cette eau jusqu'à ce que la viande soit sèche, grillée et qu'elle attrape au fond du récipient (pour que le message s'imprime bien dans les mémoires, n'hésitez pas à vous répéter).

Vous aurez bien sûr préparé auparavant tous les légumes, lavé, épluché, découpé en lanières (choux, poivrons...) ou en morceaux les légumes, selon les disponibilités. Si vous les mettez tous ce sera meilleur, bien sûr.

Les indispensables sont les légumes "avec un goût prononcé" : les navets, le céleri-branche, les cœurs d'artichauts "maison" (le coup de main est assez simple à attraper, ne faites pas l'idiotie ignominieuse d'acheter de fades cœurs d'artichauts en boite), les poivrons, les aubergines...

On y ajoute des plus classiques comme les carottes, le chou, les courgettes et bien sûr aulx et oignons...

Donc vous avez fait revenir dans votre faitout espagnol (une tôle peu épaisse qui transmet très bien la chaleur) ou dans votre wok, ça marche très bien aussi, vos morceaux de viande, à feu vif. La viande a attrapé. Vous enlevez la viande, que vous videz là où les os sont en train de bouillir. Ce deuxième récipient est en principe le couscoussier et doit pouvoir contenir l'ensemble du bouillon à la fin. Mais il peut être une grosse cocotte.

Vous allez maintenant faire revenir tous vos légumes, espèce par espèce, dans le faitout/wok qui a servi à faire revenir la viande. Entre chaque espèce, versez un peu d'huile d'olive et faites revenir à feu vif, très vif. Le nez est important : le légume doit exprimer sa personnalité sans que ça sente le charbon. Au fur et à mesure, on verse chaque légume dans le "pot commun", qui est sur un autre feu à côté, où ils continuent à cuire avec la viande, et le ras-el-.hanout, et la harissa, selon goûts.

Il y a un ordre (les légumes les plus longs à cuire en premier) mais je ne me souviens jamais lequel. Je crois que les carottes et les navets, pleins de fibres, sont assez "durs à cuire", surtout s'ils n'ont pas été découpés dans le sens de la longueur ! Le chou doit être bien cuit aussi, pour des histoires de digestion. Il y aura peut-être des spécialistes dans les commentaires, qui pourront préciser ce point de doctrine ?

Voilà. Il faut bien 1 heure ou 1 heure et 1/2 de cuisson, à feu doux, voire plus. À surveiller. Il y a belle lurette que je ne fais plus la graine au couscoussier, au dessus du bouillon. Les graines modernes sont toutes pré-cuites, même si ce n'est pas marqué sur la boite et deviennent toutes molles, cuites à la vapeur. Non, je suis passé à la cuisine du 3ième millénaire : je fais gonfler ma graine avec un peu d'eau froide, il en faut très peu (2 verres de cantine pour 1 kg). J'attends que ça gonfle, ça se prend en masse, je l'émiette et je la mets dans un plat en terre qui va au micro-ondes et je fais cuire 20 minutes, faut qu'elle soit très chaude.

Hier soir (c'est pour ça que j'ai reculé mon jour de billet) nous étions 27 attablés et j'ai utilisé pour la première fois le faitout espagnol de 60 centimètres de diamètre que nous avions acheté à Port-Bou en nous doutant bien que nous en aurions un jour l'usage. Je dois reconnaitre que l'arrivée sur la table d'une telle gamelle a le chic pour instiller dans les esprits l'idée qu'il ne sera pas nécessaire de se battre pour assurer sa subsistance. Le plus inquiet des convives se sent aussi sec libéré de toute angoisse abstinentielle.

La faim n'est rien, mais la soif ? Les mille et une pierres amenés par l'ami Philippe, en bio absolue, culture et vinification, se sont laissés siroter sans se débattre.

Le phénoménal calva de tonneau (1997) de notre rare et regretté Lorent a eu bien plus qu'un succès d'estime, dans le service de verres à liqueur à nous légué par la hoirie S... grâce au codicille proposé par Françoise .

Certains invités en auraient-ils abusé ? Toujours est-il que seulement quelques minutes après leur départ, ils retoquent à notre porte et nous demandent un café, celui-ci afin de rédiger dans le calme et la convivialité un Constat Amiable d'Accident, le pare-choc de l'un ayant embouti la portière de l'autre, qui, de l'avis unanime des témoins, ne lui avait strictement rien fait.

Et cette violence gratuite, sous nos fenêtres. Les médias n'évoquent donc pas sans de bonnes raisons les méfaits dus à la consommation excessive d'alcool ?

vendredi 16 avril 2010

AndiamoL'usine, ça n'est pas le bagne

J’ai travaillé quarante ans dans des usines : des très grandes, des moyennes, chez des artisans aussi. J’ai travaillé assez dur, cinquante ou soixante heures par semaine, parfois des dimanches quand la situation le réclamait, toujours sur la base du volontariat et fort bien rémunéré !

C’était l’époque où les professionnels n’avaient pas droit au port de l’épée, ni de pénétrer dans les ateliers à cheval certes, mais nous avions droit à un certain respect.

La loi de l’offre et de la demande… Toujours elle ! Des montagnes de boulot et pas assez de pros.

Généralement, l’embauche se faisait à sept heures. En conséquence, le lever s’établissait aux environs de cinq heures quarante-cinq. Très souvent, à l’époque, les gens n’habitaient pas très loin de leur lieu de travail.

Quand vous avez déjeûné à six plombes du mat’, le travail physique aidant, sur les coups de neuf heures, vous avez un petit creux ! C’est le sacro-saint moment du casse-croûte : pain frais, saucisson, pâté et rosé du matin… Entrain ! Et bien sûr la clope après tout ça, de la gauldo pure et dure, sans filtre, mais pas plus dangereuse que les LIGHTS ! Car, pour avoir sa dose, on doit aspirer comme un cachalot qui reprend son souffle. Tandis qu’avec la gauldo nature, une tite taf et t’as fait le plein de nicotine, au passage t’as respiré moins de goudrons !

A Paris et dans sa banlieue, j’ai croisé dans ces usines quelques phénomènes, des vrais titis, des comme on n'en fait plus !

Je vais changer les noms, bien sûr, mais je vous assure que ces individus ont réellement existé!

Commençons par Nénesse : un p’tit bonhomme, 1 mètre cinquante-cinq debout sur une brique, épais comme une tige de frein, la casquette années trente, droite derrière la nuque, la vraie fouillasse des Julots casse-croûte.

La première fois que je l’ai vu, c’était dans son « casino », c’est ainsi qu’il nommait le petit atelier qu’il tenait en dehors de ses heures de boulot. Il venait bosser là afin que sa « gerboise » et ses « rongeurs » lui lâchent la grappe ! Du taf au black, ça va de soi ! Il retapait des mobs et des pétoires. Justement, mon copain cherchait une 125, pas trop chère.

Je l’emmène chez Nénesse. On arrive : c’était l’hiver un soir de semaine, il faisait déjà nuit, présentations…

- Tu viens chercher ta pétoire, môme ?

- Ouais, rétorque mon copain.

- J’en ai une laga, mais j’te préviens, renouche bien l’article, j’te la vends pas dans un sac, faudra pas v’nir chialer : j’rends pas les pions, surtout que j’te la fourgue pas lerchem’ !

Eh bien la moto fonctionnait, mon pote est rentré avec, comme quoi !

Par le plus grand des hasards, je me suis retrouvé à travailler avec ce Nénesse dans une usine.

Il était soudeur et possédait un poste à arc, un engin énorme type rotatif, qui faisait un foin…

Il l’appelait : « mon carillon », belle image !

Un jour, il alpague le chef d’atelier, mon gigale, comme il le nommait.

- Eh ! M’sieur P… Venez voir, regardez-moi ça, mon carillon on dirait l’homme orchestre ! Vous entendez le raffut ? Comment voulez-vous que j’écoute Mozart dans de pareilles conditions ?

Le père P…. était plié en deux, mdr comme on écrit aujourd’hui. D’ailleurs, il nous avait avoué que les jours où il n’avait pas le moral, il venait le voir, l’écoutait, et repartait gonflé à bloc !

Atteint de la maladie de Dupuytren, il avait fallu l’amputer de deux doigts à la main droite, l’annulaire et l’auriculaire. Un jour, il me montre sa pogne et me déclare :

- Tu vois, môme, avec ma patte de poulet, j’peux même plus alpaguer un jacquot ! (un jacquot étant un litre de rouge). Et il est vrai qu’avec les trois doigts restant, sa pogne ressemblait à une patte de poulet !

Cerise sur le gâteau : la visite du cirque de Gavarnie, un poème, pas la chanson de Roland certes, mais plus folklo assurément !

Nénesse raconte (pour le suivre il fallait avoir fait argot en seconde langue) et encore vous n’avez pas l’accent !

On déboule, y’a l’gus qu’a voulu me louer un gail ! Tu me r’nouches sur une bique ? Déjà que sur ma meule j’ai la chopotte qui traîne dans l’caniveau, et pis sur ces bestiaux là y’a pas d’frein à main. Non j’vais vous attend’ au rade, c’est aussi un gastos, on cassera la dalle quand vous serez revenus !

La smala revient, je pense qu’il avait dû lichtronner un peu, en attendant le retour de la caravane.

Il raconte :

- Ah la la ! C’était l’gastos de la tab’ qui r’cule ! Le loufiat nous sert de la ragougnasse de tétons d’négresses en entrée, des rognures à l’échalote comme plat de résistance, j’ai pas attendu l’claquos, ni la tarte aux nouilles ! On s’est levés et on a renaudés vilain, en menaçant l’taulier d’aller porter l'pet chez les kébours !

Je ne me souviens plus comment s’est terminée l’histoire, je pense que je pleurais de rire, et que j’étais incapable de suivre, car il fallait le voir gesticuler… Inénarrable !

Un autre tout aussi folklo, on va l’appeler le piaf.

Le piaf avait récupéré, après la débâcle des doryphores, un casque, il s’était fabriqué une paire de béquilles, puis coiffé de son casque allemand, une béquille sous chaque bras il arpentait l’allée centrale du grand atelier, en marmonnant : grooosss malheur la guerre ! Grooosss malheur ! Quel spectacle : à pleurer de rire !

Sur la porte de son vestiaire, il avait fixé de ces petites plaques métalliques que l’on apposait autrefois sur les pierres tombales. Elles étaient en aluminium, avec des inscriptions en relief, un peu le même système que les plaques minéralogiques.

On pouvait lire :

- A mon époux regretté.

- A notre chère Papa.

- De la part des voisins.

- Les anciens combattants.

Etc….

C’était autrefois, avant 1983, date à laquelle cette magnifique entreprise a fermée. Je n’ai jamais retrouvé une telle ambiance. C’est fini je crois et bien fini, hélas pour vous les jeunes, car lorsque je lis vos billets, je m'aperçois que l'ambiance dans les boîtes, ça n'est plus ça !

dimanche 7 mars 2010

Mam'zelle KesskadieLa touche F11 du frigo

Qu'est-ce que le F11 ? Le F 11, mes chers amis, est la touche que l'on pèse subtilement en retenant sa respiration, car, telle une Déesse vengeresse dans un accès de SPM, cette touche remets votre ordinateur tel qu'il était lors de votre achat, seules les égratignures et les miettes de muffins restent.

C'est pourquoi l'écran nous demande quatre fois plutôt qu'une : voulez-vous vraiment remettre votre ordi à zéro ? Un vrai téléphoniste de Bell Canada ! Après qu’on les quitte pour une autre compagnie de téléphone, ils insistent : Vous ne voulez vraiment pas revenir avec nous ? Non. Zêtes certain, on promet qu'on va être fin. Non. On ne peut pas jeter aux poubelles tant de temps passé ensemble. Si.

Ce préambule pour vous informer que j'ai fait F11 sur mon ordi, donc, je n'ai plus vos adresses courriel, car, dans un excès de j'en-ai-ras-le-bol des plaintes des enfants, j'ai aussi fait F 11 sur les deux autres ordis familiaux. Tin Toé !

Hélas, comme dans tout mouvement intempestif, il y a un lendemain relatif.

Bref, je ne vous écris plus parce que je n'ai plus vos adresses.

J'en ai profité pour faire un F 11 sur mon frigo.

Voyons le bon côté des choses, le frigo ne m'a pas demandé quatre fois si je voulais vraiment procéder. C'est moi qui m'ai demandé toute seule pourquoi, diantre, avais-je voulu le effonzer.

J'aurais aimé poster une photo avant et après. Mais... l'internet étant accessible à tout le monde, je me suis méfiée. En effet, si chacune sait que le pompier qui viendra inspecter votre maison a le biceps formé et la face bronzée, nulle ne peut rien affirmer de l'inspecteur de la salubrité municipale. J'eus peur de voir arriver un petit bedonnant laid, pointilleux, du genre qui plie ses bas avant de se mettre au lit avec son caleçon blanc et sa camisole pour souhaiter bonne nuit à son cadran.

Mais j'ai confiance en votre imagination et votre expérience de la pustule et de la spore pour que vous vous imaginiez l'état de la chose.

As-tu eu des surprises ? me demanda une copine sur MSN. Pas du tout. Je dois avoir développé une indifférence à la spore qui n'égale que l'air blasé du restant de lasagne que j'ai fait quand j'étais encore mince, ce qui veut dire voilà longtemps.

Par contre, je me suis demandée si je n'inscrirais pas mon appareil sur un ebay pour une collection inédite de moisissure domestique moderne pré et post H1N1. Hélas, mon idée s'est effacée en même temps qu'une tache suspecte dont je me demandais si c'était de la rouille, dans lequel cas, vaut mieux ne pas insister à frotter, ou un liquide rougeâtre dont la liquorosité naturelle aurait fossilisé en ce tas caoutchouteux dont on pourrait faire, j'en suis certaine, une gomme pour pneu très résistante à l'hiver.

Mes efforts furent salués par Thomas, 15 ans, d'une tonitruante adolescente rouerie : Hé ! Est-ce bien un frigo de la famille ? Wow ! On devrait le nettoyer comme ça à tous les mois !

On, n'est-il pas, excluant la personne qui parle.

Mais, de tout événement de notre vie, fusse-t-il d'un banal quotidien, retenons des leçons salutaires et morales.

1. Le nettoyant pour céramique n'est pas efficace dans un frigo.

2. Prendre note de oucéquécé qu'on range les tablettes une fois lavées en attendant que le frigo lui-même soit débarrassé de ce coulis qui ferait pâlir d'envie tout CSI bien nommé, parce qu'éventuellement faut les retrouver dans la maison, à un endroit où personne ne risque de s'y accrocher, donc, de les retrouver.

3. Prendre note de quelle tablette s'accroche où dans le frigo. Un remaniement refrigéré se gère aussi bien qu'un remaniement ministériel.

4. Ne plus jamais acheter de Miso (pâte de soja japonaise). C'est le deuxième sac que je jette intact après un an de présence sur la tablette. J'haguis ça. Prendre la bonne résolution de maigrir à la place. Ça prend moins de place dans le frigo.

5. À défaut d'amant cochon, mettons la main sur un vaillant torchon.

vendredi 26 février 2010

Saoul-FifreIci, aujourd'hui

Tiens, notre poêle à bois est éteint depuis trois jours, on vit la porte ouverte, l'hiver serait-il fini ?

Des trainées résiduelles de cumulo-nimbi nous arrivent encore. Après les amoncellements de déluges de cet hiver, ce ne sont pas quelques gouttelettes à peine humides qui vont nous faire ressortir capuches ou bonnets, seraient-ils made in Croukougnouche, ce qui n'est malheureusement pas encore de saison, bien que mon anniversaire se rapproche !

Comment ça, "mes allusions ont la discrétion du pachyderme empoté" ?

Je disais juste que nos averses se ridiculisent par leur durée ; atteint visiblement d'évacuation précoce, le ciel se vide instantanément de ses nuages et le grand beau soleil reprend ses droits sur l'horizon.

Les abeilles en profitent pour sortir se dégourdir la trompe et se dépoussiérer les sacs à pollen. Faut dire que la lune est montante et que les bourgeons gorgés de sève impatiente se sentent bien a l'étroit, serrés dans leur corset de velours vert amande.

Mais il faut souffrir pour être beau. Bientôt, prise dans un étrange désir d'évolution trans-genre, la fleur en devenir, abandonnant ses habits de séduction, dépliera ses blanches pétales. Elle offrira sans tabous sa fleur dégoulinante de rosée aux butineurs et butineuses de passage. Comme chaque année, rituellement, le champ d'amandiers nous organise son bal des débutantes. Frémissantes dans la fraîcheur du matin, virginales, le teint pâle à peine rehaussé d'un peu du rose de la confusion, elles se déploient et envahissent la moindre brindille de leurs arbres.

La nature nous offre en fin d'hiver un de ses plus beaux spectacle. Feu d'artifice immobile, calme, les nuages blancs d'une floraison pléthorique se sont posés ça et là sous nos yeux émerveillés. Annonce que le Printemps se rapproche, cette explosion de blancheur teintée d'un peu de sang est le premier signe que la vie se réveille chez les plantes engourdies, que leur sève se réchauffe, qu'elles se tiennent prêtes, dans les starting-blocks, pour le gros travail de croissance et de mise au monde d'une kyrielle d'enfants-fruits qui les attend.

Chez les chèvres, c'est l'inverse : la fécondation se fait plutôt à l'automne, et les naissances, maintenant. Nous avons eu sept petits de sortis, aujourd'hui. Avec seulement trois cabres. Je dis ça dans le seul but de faire bisquer Anne. Qu'elle voie bien qu'on ne chôme pas, en Provence. Nos bêtes ont sagement attendu que nous rentrions de vacances et ont mis bas dans la foulée, sans tergiverser ni barguigner

J'ai vu une pie qui réparait son nid de l'année dernière, aussi...

dimanche 14 février 2010

Saoul-FifreLe ciel en soit loué

..., je vis en bonne entente
Avec le Père Duval, la calotte chantante...

Un peu comme Brassens, je n'ai jamais eu de mauvais rapports avec la religion. Ma mère a une foi de charbonnier, bien noire et je suis entouré de croyants.

Ils me laissent dire "Merde", je les laisse dire "Amen"...

Ce n'est même pas une question de religion, j'ai une attitude dubitative envers toute foi, toute certitude, en un parti, un chef, un dieu. Il existe aussi un intégrisme athée, scientiste, et bien sûr, des croyants respectueux des doutes d'autrui. Moi, c'est pas mon truc de mettre toutes mes billes dans le même sac, de me restreindre, de me spécialiser.

C'est pas faute pourtant d'avoir essayé. Le digest de mes essais, et l'essence de mon opinion sur la question, je les ai déjà publiés ici mais j'ai eu envie de vous parler de mon curé. Je dis "mon curé", mais j'en ai connu d'autres, et puis des aumôniers au Lycée, et puis un leader charismatique en Fac, qui galvanisait les étudiants en leur faisant vibrer des gospels, et puis notre "chapelain", un prêtre-pêcheur, dans tous les sens du terme, qui nous a mariés et a baptisé les gosses...

Mais mon curé, c'était tout autre chose. C'était un curé de campagne rond de cœur et de corps, vraiment simple "en esprit". S'il y a un fond de vérité dans les Béatitudes, le bonhomme, à sa mort, a dû filer au ciel comme un V2.

En charge de nombreuses petites communes rurales, il avait investi dans un fourgon vitré aux formes rondes qu'il avait appelé "Obélix" et il faisait avec le ramassage pour le cathé. J'aimais bien, le cathé. Il nous expliquait des principes arides, complexes, avec des mots doux, chaleureux. Le mystère de la Sainte Trinité, sorti de ses lèvres, c'était naturel, logique, beau. Le coup de la vierge enceinte sans même un coup de goupillon, on avalait la fumée sans broncher.

J'étais enfant de Chœur et la race était déjà en voie d'extinction. Forcément : nous ne nous reproduisions pas ensemble. Pour nous remercier de ce service rendu au seigneur, mais en tout premier lieu à lui-même, le curé avait décidé que les quêtes des messes d'enterrement nous reviendraient. Je ne sais pas d'où il avait tiré ce trait de génie, mais mon regard envers les morts, et par extension, la Mort, changea du tout au tout. Ce qui était une sombre corvée pour nos jeunes années devint une occupation guillerette. Les décès étaient rares, malheureusement, dans notre mini-paroisse, mais le chrétien est généralement généreux, mis en face du Grand Mystère de la Mort.

Mon premier argent de poche fut en fait de l'argent de linceul. Il avait fallu venir en vélo, de 6 km, se déguiser, se retenir de rire, le plus dur, il fallait ensuite aller au cimetière à pied, marcher dans le crottin, j'ai connu, supporter les larmes des proches... Tout à fait entre nous, s'ils y croyaient vraiment, à cette histoire de vie éternelle et de retrouvailles "là-haut", ils ne devraient pas pleurer si fort.

Mon curé nous l'avait expliquée, l'éternité. Vous imaginez une grosse boule de fer, grosse comme mille fois la Terre. Ça oui, on la voyait bien, la boule. Tous les 1 million d'années, ya un petit oiseau qui vient et qui donne un coup d'aile sur la boule. Ouais l'oiseau aussi, on le voyait.

Et ben quand la boule sera toute usée, l'éternité aura à peine commencé.

mercredi 27 janvier 2010

Saoul-FifreLe Monsieur

Le Monsieur, dans mon petit village du Périgord d'une centaine d'habitants, c'était le Maître, l'instituteur, enfin en aucun cas l'enseignant, et nous ses apprenants, selon le langage mammouth actuel ?

Dire le respect qu'il y avait derrière cette appellation est difficile. Le Monsieur, traduction approximative de Lou Moussu, c'était traditionnellement le seigneur ou le bourgeois du village, le seul qui savait lire et écrire dans la commune, le seul à être abonné à un journal, à posséder des livres, le seul qui pouvait défendre ses voisins paysans dans leurs affaires de justice ou d'impôts, celui qui leur lisait les lettres du fils au front, qui répondait aux pudiques, aux allusives lettres d'amour... Il expliquait, il conseillait, négociait, décortiquait les nouvelles lois.

Il était l'indispensable rouage de la communauté. Sans lui, les habitants auraient été des serfs, des animaux.

Alors bien sûr, fallait quand même pas exagérer non plus, l'ancien château ou gentilhommière construit en sentinelle en haut de la petite colline a été démoli, sans doute à la révolution, et fut érigée à sa place la mairie accolée à son école obligatoire, laïque et républicaine. Jules Ferry leur envoya un de ses hussards chargé d'unifier la France par l'apprentissage en force du français, et Lou Moussu devint Le Monsieur, objet de toutes les admirations, qui reprit le rôle.

Quand je vois les parents actuels demander RV aux "professeurs des écoles" pour rouspéter contre la faiblesse des notes de leur petit génie incompris ou contre la dureté des exercices, voire pour leur casser la gueule ou se plaindre à l'inspecteur d'Académie, je me dis que j'ai dû passer le mur du con sans m'en apercevoir et que je vis désormais dans un monde parallèle aux valeurs symétriquement inversées.

Dans les années soixante, au simple évoqué de Monsieur Mesnard, tous les présents se mettaient à baver et leurs yeux à briller, extasiés. Le Monsieur, c'était le Bon Dieu descendu sur terre, c'était un fait acquis. Quand mes parents, ou ceux de mes copains, le rencontraient, ils le saoulaient de félicitations et la conversation finissait toujours par "Et n'ayez pas peur de le visser, il a tendance à se laisser aller".

C'était juste histoire de garder la corde tendue, car la moyenne de la classe tournait autour de 18/20. Nous nous battions comme des lions pour obtenir et conserver l'estime du Monsieur. C'était une classe unique, de la maternelle au certificat d'études dans la même pièce, avec le même Monsieur, alors il fallait respecter le travail des autres. On entendait les mouches voler et ronfler le poêle Godin. Nous étions suspendus aux lèvres du Monsieur, d'où sortait une voix calme et bien timbrée. Si nous voulions poser une question, nous levions le doigt et nous attendions d'être désignés par la longue règle. Seul le crissement de la craie troublait le silence lors du calcul mental : le Monsieur écrivait l'opération au tableau, nous nous jetions frénétiquement sur nos ardoises pour être le premier à la lever à bout de bras, revêtue du résultat exact, jamais faux. Notre but était bien de lever l'ardoise le premier. Nous recensions nous-mêmes nos points, le Monsieur nous faisait confiance. Pour pouvoir s'occuper des autres niveaux, il nous donnait des devoirs, ce qui fait que le soir, nous étions entièrement libres dès le portail de l'école franchi. Si nous avions fini avant les autres, nous pouvions aller silencieusement au fond de la classe emprunter un livre sur les rayonnages. Ou bien il nous embauchait pour faire lire des plus petits. Ou bien on aidait les moins rapides. En chuchotant, on avait le droit.

Un des rôles que la petite communauté villageoise attendait de lui était la préparation du spectacle de fin d'année. Nous faisions tout, décors, costumes, aidés par les mamans, il fallait apprendre des saynètes, des danses, des poèmes. Il fallait faire le tour des fermes pour recueillir des lots pour la tombola, c'était toute une histoire. Le jour dit, tout le village était là dans la salle des fêtes, payait son entrée, et à l'entracte buvait un coup en mangeant les gâteaux faits maison. Le bénéfice de la soirée payait à toute l'école un voyage touristique en car. Nous, petits ploucs sans même la télé, avons visité ainsi Banyuls, Carcassonne, l'île de Ré...

Je me souviens aussi que, tout pilier laïque et athée de la société que le Monsieur était, son attitude envers son "adversaire" le curé était neutre et respectueuse. Il laissait filer en avance ceux qui devaient aller au catéchisme ou aux "retraites", sans petit sourire ni la moindre remarque.

Un jour, Monsieur Mesnard tomba malade et l'on vit arriver un jeune remplaçant, frais émoulu de l'Ecole Normale, à qui il nous fallut tout expliquer les règles, bien comme il faut, comme les appliquait le Monsieur. L'apprenti instituteur fut très sage et nous obéit en tous points. Et nous n'eûmes pas la cruauté de relever ses évidentes lacunes en matière de pédagogie. À l'impossible, remplacer le Monsieur, nul ne peut être tenu.

Il ne s'agissait pas d'un de ces arrêts-maladie de complaisance puisque nous enterrâmes notre Monsieur peu après.

Monsieur Marsac, au caractère au moins aussi bien trempé, mais à la santé meilleure, réussit à se faire titulariser dans nos cœurs, à la satisfaction générale de toute la commune, qui l'adopta comme nouveau Monsieur.

Si le hasard fait que vous tombiez sur ces lignes, Monsieur Marsac, je serais ravi que vous vous manifestiez.

mardi 12 janvier 2010

AndiamoChippoferraillabôôô...

Jeudi matin, mes copains et moi jouons dans la rue. Les billes rebondissent sur le mur de la mère Titine. Pas pour longtemps car, dès qu’elle va entendre, elle sortira en gueulant, nous virant de notre magnifique espace billes, au prétexte qu’on va lui casser son mur !

Chippoferraillabôôô ! C’est le cri du marchand de peaux de lapins, un bonhomme un peu craspouille, un chapeau mou qui porte bien son nom sur le sommet de ses quat’ tifs grisonnants et graisseux, assis dans sa carriole tirée par un bourrin fatigué.

En fait, le vieux gueulait : chiffons, ferraille et peaux ! Mais nous, on ne comprenait pas bien ce qu’il aboyait, tu penses, pépère avait le gosier laminé par le treize degrés à la pression !

On arrête le jeu, ça m’arrange : je suis en train de perdre ! On se précipite au plus près de l’attelage.

De chaque coté de la charrette pendent des peaux de lapins retournées, le poil à l’intérieur, la peau bien gonflée car bourrée de paille, indispensable pour le séchage. Regroupées, les plus belles car les plus rares : les peaux blanches, celles ayant appartenu à des lapins albinos, les plus chères aussi.

Combien de fois ai-je vu ma mère ou une voisine trucider ces pôves bêtes ! Elles ligotaient les pattes arrières à l’aide d’une ficelle, puis suspendaient la bestiole à une branche basse du cerisier ou du pécher. Armées d’un gourdin elles assénaient un vilain coup derrière les oreilles : le coup du père François ! Ça fait mal ? Oui, si tu laisses traîner ta main derrière l’animal !

Puis, armées d’un couteau pointu et tranchant, elles énucléaient l’animal, en ayant soin de recueillir le sang additionné de gros sel afin qu’il ne coagule pas trop vite. Ce beau sang rouge vif servirait ensuite à élaborer la sauce du civet. Ceci terminé, elles incisaient la peau tout autour des pattes et, lentement, elle la tirait vers le bas. Une légère vapeur due à la condensation flottait au-dessus de la bestiole encore chaude, la peau se retournait laissant les poils à l’intérieur. Enfin, elles garnissaient ce manchon de paille afin qu’il séchât, remisé à la cave en attendant le marchand.

Ça ne nous traumatisait pas. Pas plus que lorsque on coupait la tête d’une poule trop vieille pour pondre : elle finissait en poule au pot et c’est tout ! C’était comme ça, les animaux qu’on élevaient étaient fait pour être bouffés, c’est tout... Simple comme la vie. Aujourd’hui, on ne s’émeut guère des gens qui meurent, mais il faut sauver Willy !

C’était aussi le moment de vendre les bouts de ferraille qui traînaient, parfois plus chanceux un bout de tube de plomb, une conduite remplacée, ou de vieilles fripes vendues au poids, pas bien cher tout ça. Cet argent-là, quelques thunes pas plus, c’était pour nous ! Aussitôt réinvesties dans des denrées de première nécessité : bonbecs, rouleaux de zan avec la petite perle, ou encore des couilles d’âne, tu sais ces grosses boules multicolores à la noix de coco.

Un cadre de bois sur le dos, dans ce cadre maintenu par des lanières de cuir des vitres de toutes dimensions : les grandes derrière, les plus petites devant. "VI…TRIIIIIIER !" qu’il gueulait en passant.

Putain la tentation : sortir mon lance-pierres, mon pigo comme nous l’appelions, choisir un beau barnum, tendre les élastiques à fond, des rouges, ceux des bocaux, viser lentement et... TZING les carreaux ! Mais je n’ai jamais osé, c’était vraiment trop gros, là j’aurais pris la volée du siècle !

A la crèèèème ! Sur son triporteur peint en vert voilà le marchand de cœur à la crème, petits suisses, et autres fromages blancs natures. Son "à la crème" était précédé d’un son de trompe, une espèce de corne en laiton, bien cabossée, dans laquelle il soufflait.

Immanquablement, il me faisait songer à Roland de Roncevaux se pétant les veines du cou (j’ai écrit COU) en soufflant dans son olifant. Il y avait dans mon bouquin d’histoire de France une image le représentant : Durandal plantée dans le rocher, et lui, en cotte de maille, soufflant dans le biniou comme un malade !

C’est curieux, le bonhomme se titillait la glotte en gueulant son "à la crèèèèème", ce qui le faisait chevroter comme une vieille bique ! Ma mère n’achetait jamais de ces fantaisies, c’est trop cher lâchait-elle laconiquement, et puis à la maison elle faisait cailler le reste de lait et en faisait un genre de fromage blanc, avec du sucre en poudre c’était vachement bon.

L’été, nous attendions le marchand de glace. Non, pas les glaces que l’on suce aujourd’hui : les pains de glace, qui servaient à refroidir les glacières, car point de réfrigérateurs, tu penses ! Ils sont arrivés beaucoup plus tard ! Le livreur s’arrêtait afin de laisser ses pains chez les deux épiciers du coin, qui faisaient également buvette.

C’est là que passait le rab des heures sup’ que les laborieux éclusaient le vendredi soir après la paye ! T’aurais vu la gueule des heures sups’ quand ils ressortaient de là !

Quand le glacier coupait ses pains, de longs parallélépipèdes de glace d’un mètre environ et de trente centimètres de coté, des petits éclats volaient. Lorsque armé de son poinçon il découpait des morceaux, nous récupérions ces éclats et les sucions, nos sorbets à nous, les mômes.

Des troquets, il y en avait... Disons presque un à chaque coin de rue, je n’exagère pas ! Oh, pas des BARS, ni des BRASSERIES, non, non, des bistrots, des buvettes, avec le p’tit bleu quasiment servi "à la pression", un truc bien râpeux qui t’flanquait la fièvre de Bercy plus sûrement que n’importe quelle autre bibine. Des vieux accrochés au bastingage sirotaient dans des verres à moutarde ce nectar sensé leur donner la jeunesse éternelle, car c’est bien connu : l’alcool conserve les fruits alors pourquoi pas un bonhomme !

C’étaient des troquets, qui faisaient épiceries. Enfin, quand je dis épiceries, ça n’était pas non plus Félix Potin ou Goulet Turpin (cherchez pas z’avez pas connu !) mais un petit comptoir, avec la balance Roberval et les poids en laiton sagement rangés dans leur boîte en bois, percée de trous de différents diamètres afin de les contenir. Le beurre à la motte, la machine à trancher le jambon, et sur les rayonnages quelques boîtes de conserves et des paquets de nouilles, café, sucre… Enfin l’indispensable pour le dépannage, car les vraies provisions étaient achetées au marché.

Un vieux boulanger passait aussi dans le quartier, un genre de fiacre vert pisseux, un bourrin bais tirait l’attelage. Un jour, il a pété un brancard, je vous ai déjà raconté cette anecdote. Après cet incident, on n’a jamais revu le bonhomme.

Pierrot, le livreur de journaux sur son vélo porteur. Nous, respectueux, nous l’appelions : M’sieur Pierrot. Une grande caisse de bois fixée à l’avant de son vélo, couverte d’une bâche de cuir et, sous cette bâche, les journaux, qu’il déposait chez les abonnés. On pouvait aussi le héler afin de lui acheter un canard. Sa femme tenait la librairie située sur la grande avenue. C’est là que j’achetais chaque semaine mon SPIROU. Je n’ai jamais aimé les abonnements, je préférais et préfère toujours entrer dans les librairies… L’odeur du papier fraîchement imprimé….

Et puis enfin, parfois, le dimanche matin : la fanfare, ou la clique, appelle cela comme tu veux. Cette fanfare passait dans notre quartier trois fois par an environ, c’était l’harmonie municipale. Celle d’Aubervilliers s’appelait : L’ETINCELANTE ! Ça ne s’invente pas un truc pareil. Au passage, tu remarqueras que je n’ai habité que des banlieues chics !

Tous les musiciens habillés de pantalons blancs et de vestes bleu marine, les cuivres étincelants. Devant le tambour major, qui rythmait la cadence avec son long bâton argenté, le porte étendard avec inscrit en lettres d’or : harmonie municipale DRANCY. Et, dessous, les armes de la ville (remplacées aujourd’hui par un logo à la con) : un mouton, sous lequel était écrit Derentacium. C’était la déformation de Terentius, le nom du propriétaire de ce territoire au temps de la Gaule Gallo-Romaine, et qui aurait donné son nom à Drancy. Je ne me souviens d’aucun logo car ils se ressemblent tous. Par contre, des armoiries à l’ancienne, je m’en souviens très bien. C’est con de vouloir être moderne à tout prix, on laisse faire n’importe quoi parfois au nom du progrès. Tu parles d’un progrès : une virgule rouge sur fond bleu, et il paraît qu’on paye ces merdes une fortune !

Nous suivions la clique durant quelques instants, sautant d’un pied sur l’autre, imitant les trompettistes ou les tambours, jusqu’au moment où, agacé, l’un des musiciens, s’arrêtant un instant de jouer, nous promette des coups de pied au cul si nous ne cessions pas nos singeries immédiatement.

D’ailleurs, on suivait tout ce qui passait dans notre pauvre rue, hors mis les corbillards qui ont été les derniers attelages que j'aie vus dans mon quartier. Ca nous flanquait un peu la pétoche, toutes ces tentures noires, ces femmes en grand deuil, chapeaux noirs, voilettes et tout l'attirail de la veuve éplorée.

Mais tous les autres y passaient, imitant à chaque fois le quidam qui venait proposer ses services. Ça n’était pas toujours à leur goût, mais ça n’était ni méchant ni irrévérencieux, juste un petit jeu, des petits plaisirs, des choses insignifiantes qui nous occupaient, et venaient rompre un instant le cours de nos jeux habituels.

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