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vendredi 3 avril 2015

AndiamoOn peut toujours faire mieux (billet d'humeur)

Le 9 mars deux hélicos se percutent en Argentine lors d'un tournage en vue d'une émission télévisée du style : "même pas peur" !

Il faut de l'adrénaline pour ces braves spectateurs, ces aventuriers de la ligne 13 : Saint Denis université - Châtillon Montrouge. Ou tout autre ligne du reste, ces capitaines Toy coincés dans les autobus comme le chantait Laurent Voulzy, ces aventuriers de l'arche de la défense, ces héros qui prennent les trottoirs roulants de l'aventure !

"On" a fait mieux, beaucoup mieux ! Sans hésitation on confie le manche d'un A320 à un dépressif, son état était connu, voire reconnu ! 150 morts !

Non mais les cons ça ose tout, disait Monsieur Audiard il y a cinquante balais déjà !

Ne me prenez pas pour un cynique ou un irrespectueux, les cyniques, les irrespectueux, ce sont ceux qui n'ont pas rayé des cadres ce copilote inapte psychiquement à se coller aux commandes d'un avion.

Ce n'est pas le copilote que je blâme, il a aussi payé de sa vie, mais ceux que je blâme, ce sont les inconscients qui l'ont jugé "apte" à piloter un avion de ligne, je pensais naïvement que les tests psychologiques étaient rigoureux, et qu'au moindre doute quant à l'état de santé mental d'un pilote, il est de fait suspendu illico. Je suis bien naïf et non cynique, comme bon nombre d'entre vous.

Quel aurait été le bilan d'une telle catastrophe, si l'appareil avait été un A380 pouvant emporter 500 passagers ?

Je vous le dis : "on peut toujours faire mieux" !

Ah oui, j'ai écrit ce billet il y a quelques jours déjà, depuis nous avons tous appris qu'en plus de ses problèmes psychologiques, il avait de gros problèmes de vue ! La totale en somme.

J'avais publié le dessin ci-dessous il y a près d'un an, dans un billet intitulé : "Dessins de très mauvais goût" ! Zazard ou prémonition ? Jugez vous-mêmes.


(ch'tiot crobard Andiamo)

lundi 30 mars 2015

FrançoiseUne île bijou, pour les choux et les genoux

Dans l'archipel du Cap Vert, Santo Antao recèle peu d'animaux, pas de serpents et assez peu d'insectes, mais une diversité végétale époustouflante. Les habitants y cultivent de tout, des oranges aux pommes en passant par le maïs, le café, les choux et les salades, le manioc et la canne à sucre, les haricots, patates douces, tomates, pommes de terre, et j'en oublie. Ajoutons y des chèvres et des poules pour la viande et les œufs, quelques vaches- rares car ça manque de pâturages- pour le lait, les poissons abondants en plein Atlantique à 500km des côtes africaines, et on obtient une autosuffisance alimentaire rare sous les Tropiques. Car contrairement à d'autres pays d'Afrique, les producteurs d'ici consomment avant d'exporter, ce qui est plus sage que de cultiver des fraises et des haricots verts à l'intention exclusive des européens, comme au Burkina Faso, et de ne même pas en connaître le goût.


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jeudi 26 mars 2015

BlutchLe Gor de Vauseyon

Je vous ai présenté naguère Gilles et ce qui est l’emblème du Pays de Vaud, la Venoge, ici.

C’est maintenant au tour du Seyon, la force motrice de toute une vallée du canton de Neuchâtel. Rivière au nom masculin car elle se conduit comme un torrent.



Petit cours d’eau sympathique d’ordinaire, il est capable de décupler de débit en un rien de temps au gré d’une averse un peu prononcée dans le Val de Ruz. Il devient alors conquérant et destructeur. Envahisseur des jardins qui le bordent, partant à l’assaut des caves des maisons du bourg. Il s’est même fait Terminator par un mauvais jour de 1579 où une crue sévère provoqua un barrage et une retenue d’eau en haut des Gorges qui traversent une cluse avant de déboucher sur les coteaux de Neuchâtel.
La pression de l’eau fit céder ce barrage improvisé qui ne devait rien à l’habileté des castors et une vague énorme dévala les Gorges, emportant nombre d’arbres avec elle, détruisant au passage les moulins construits pour utiliser sa puissance, détruisant aussi les ponts qui reliaient les deux parties de la ville et tuant les citadins qui n’avaient pas eu le temps de se sauver. Dans la ville, la vague atteignait le premier étage des maisons. (http://www.photos-neuch.net/Textes/inondation.pdf)

Sur son parcours, au débotté des Gorges et avant d’entrer dans la Neuchâtel historique, le Seyon passe par le Gor* de Vauseyon**. Une dépression du terrain qui en a fait une oasis de verdure, insalubre alors pour quiconque n’avait pas un besoin impérieux d’être en ce lieu.


* Un Gor est une retenue d’eau avant un moulin.
** Vauseyon (ou Vaulx Seyon en vieux français) c’est la vallée du Seyon.

Ce site a eu une vie très laborieuse depuis le Moyen Âge. Au début de l’usage de l’eau comme force mécanique, il a été équipé de plusieurs roues et moulins.
Le plus spectaculaire d’entre eux et seul survivant (au moins pour sa partie basse) est le moulin « de Chambrier, à droite sur la photo, avant la destruction en 1936 de ses parties hors sol. En arrière-plan, la Maison du Prussien.



La partie basse du moulin Chambrier, qui fut construit en 1614 dans la tranchée aux parois verticales.



En 1985, le lieu est racheté par un couple qui réhabilite la maison principale, dite Maison du Prussien et finance les recherches historiques sur l’ensemble du site, remettant à jour les vestiges des maisons détruites.

Des roues sont remises en place dans ce lieu sauvage, très loin de l’agitation de la ville.

L’actuelle roue du moulin chambrier :



... et son amenée d'eau. En arrière-plan, une roue à palettes posée sur le bief, donc sans chute d'eau.



A ce jour, il reste du moulin sa partie basse et la voute qui enjambe la gorge. Sur cette voute, les paliers des mécanismes du moulin n'attendent que de nouveaux engrenages...



Quelques vues du site qui, sur environ 300 mètres de longueur nous offre un sous-bois bucolique parsemé de roues à eau et de vestiges de l'ère pré-industrielle.

Le Seyon a été exploité à chacune de ses nombreuses chutes ou dénivellations importantes. Entre le moulin de Bayerel construit dans le haut Val de Ruz sur le premier saut du Seyon et le quartier de l'Ecluse à l'entrée de la Neuchâtel historique, il y avait 22 moulins sur son parcours. Il ne reste à ce jour que le moulin Bayerel et les vestiges du moulin Chambrier.





Il n’en demeure pas moins un lieu de calme et de détente, avec un resto plutôt bien coté.



La terrasse du resto...



... et le mur d'escalade qui la sépare de la civilisation.



Ce lieu, autrefois sauvage, est maintenant quelque peu cerné par la civilisation. Vu du ciel grâce à Gogol :



Blutch

samedi 21 mars 2015

FrançoiseVous faites quoi de votre vie ?

En 2012, j'avais passé quelques heures avec Patrick Viveret lors de la sortie de son livre « La cause humaine : du bon usage de la fin d'un monde. » Ce philosophe et énarque ne défend pas tel ou tel modèle de développement, mais pense plus important de prendre dans chaque modèle ce qu'il peut apporter de bonheur aux humains. Il sait dire aussi quelques vérités comme le fait qu'il n'y a pas de chômage parce qu'on est en crise, mais tout simplement parce qu'on n'a plus besoin de travailler autant et que c'est une bonne nouvelle !

Deux ans et demi après, cet entretien est rigoureusement actuel, alors je le réutilise, consciente que beaucoup ne l'avaient certainement pas lu. D'ailleurs, chaque fois que je vais faire un tour sur mon ancien blog Jouer au monde, je me dis que je n'ai plus rien à écrire : tout y est, et presque rien n'a changé dans le sens que j'espérais, hélas.



(Patrick Viveret) Imagine : entre 1960 et 2010, la productivité en France a quintuplé. Cinq fois moins de personnes suffisent pour créer autant de richesses qu'en 1960, où on ne vivait pas dans le dénuement, loin de là. Alors certes, en 2010 on a produit davantage qu'à cette époque, mais pas cinq fois plus. Conclusion : il est logique que les emplois disparaissent, parce qu'on a besoin de moins de gens pour produire.  Ça a permis de réduire le temps de travail, ce qui, jusqu'à ces dernières années, était considéré comme un réel progrès. En revanche, il y a plus de richesses qu'il n'y en a jamais eu sur terre, d'autant plus que la spéculation multiplie les sommes en circulation. Or 97% des échanges sur terre sont financiers et 3% seulement concernent ce qu'on appelle l'économie réelle. On croule sous l'argent ! 


On ne cesse pourtant de nous répéter que les caisses sont vides. Alors, comme dirait Mafalda : « il est où l'argent que les gens et les États n'ont plus ? »

Dans les paradis fiscaux, dans la fraude fiscale (évaluée à 35 à 40 milliards d'euros par an) dans la faillite des banques en 2008 : 800 milliards d'euros ont été déboursés en Europe pour « sauver les banques » qui avaient trop spéculé, moyennant quoi elles sont aujourd'hui florissantes et les États, donc les contribuables, qui se sont endettés pour les sauver ont la tête sous l'eau. Plus prosaïquement, en France, les exonérations de cotisations sociales, réductions d'impôts et niches fiscales ont coûté 100 milliards en dix ans. En dix ans également, 10% du PIB a été transféré des salaires vers les revenus du capital. Il y a des choses simples à faire pour remettre ce monde fou à l'endroit, avec des propositions concrètes, immédiates et supportables, déjà en vigueur dans d'autres pays. Il suffit de revenir à un peu de morale, de cesser de prendre l'économie pour un casino royal et d'appliquer les lois existantes.


On pourrait donc assurer à tous les citoyens du monde un revenu de base sans qu'ils travaillent ?

Pas tout à fait. Ne pas avoir d'emploi ne signifie pas être oisifs. Beaucoup de besoins humains essentiels sont satisfaits hors de l'emploi salarié. L'exemple ancestral est celui de la mère au foyer : sans contrat de travail ni salaire, elle assure mille fonctions sans lesquelles la société ne survivrait pas. Il serait normal qu'elle ait un revenu de base qui lui donne l'indépendance indispensable pour maîtriser sa vie.

Autre exemple : les retraités passent-ils leur temps assis dans un rocking-chair à contempler tristement la rue ? Pas du tout ! 50% des bénévoles des associations sont des retraités, sans compter ceux qui gardent leurs petits-enfants, s'occupent de leurs très vieux parents, écrivent et partagent leur expérience, voient leurs amis... Ils n'ont pas d'emploi, mais ils sont indispensables à la société, qui ne fonctionnerait pas sans eux, et ils peuvent le faire parce que leur retraite les délivre de l'angoisse matérielle. Il a été calculé qu'un homme de 76 ans travaillant 8h par jour, soit 1/3 de sa journée, n'a consacré en fait que 12 à 15% de sa vie à son emploi si l'on déduit les vacances, les jours fériés et quelques périodes de maladie ou de chômage. Devons-nous fonder toute notre existence sur 15% de notre vie ?



Tu prêches une convaincue, mais je connais des cadres chômeurs bien indemnisés ou des retraités aisés qui ont le sentiment de ne plus exister parce qu'ils n'ont plus de statut social.

C'est bien pourquoi, même s'il est important d'agir au niveau politique, il faut soi-même changer son regard sur le monde et découvrir que la gratuité et l'affectif apportent plus de bonheur qu'un statut prestigieux, dès lors que la survie matérielle est assurée.


Dans le magazine où je bossais, j'avais fait un article où je demandais aux gens ce qui les rendait heureux ou malheureux. Heureux : « j'ai promené mon chien au parc et respiré l'odeur d'herbe coupée », « une fille m'a souri, on a échangé quelques mots», « il faisait chaud, je suis allée me baigner à l'heure du déjeuner » « En cours de maths, j'ai vu une lueur de compréhension s'allumer dans l’œil d'un cancre». Les malheurs étaient tous liés à la vie de fous qu'on mène, genre : « je conduisais sur le périph, mon mobile a sonné, j'ai répondu, la voiture devant moi a pilé, paf ! Je lui suis rentré dedans... Résultat : tôle froissée, en retard au boulot et PV pour avoir téléphoné en voiture, vie de merde ! »
J'avais rédigé un encadré soulignant que le bonheur réside très souvent dans des sensations gratuites et des rencontres humaines, qu'aucun interviewé ne m'avait dit qu'acheter le dernier Iphone l'avait rendu heureux, alors que les (petits) malheurs découlaient d'une vie où on se laisse déborder par le temps et les objets. L'encadré et les exemples de malheurs ont  été supprimés, le papier réduit à quelques interviews mineures titrées : « Vos petits plaisirs ». Je me suis dit que pour être ainsi censurée, j'avais dû toucher quelque chose d'essentiel qu'il ne fallait pas dire...

Effectivement, dans une société basée sur le matériel, c'est carrément sacrilège ! Pourtant, tu as raison : il y a 12 millions de bénévoles en France qui, lorsqu'on les interroge, racontent le bonheur de rendre service, de se sentir utiles aux autres. Ils font un boulot essentiel, qui n'est pas un emploi. Comme beaucoup d'artistes, sans qui la vie serait si terne, et qui devraient pouvoir créer sans l'angoisse du lendemain, d'autant plus que la culture est une des meilleures réponses à la violence.


La musique adoucit les mœurs... et la fréquentation énorme des musées montre que l'art est un vrai besoin.

Et un plaisir ! Je prône le changement de société via le désir et le plaisir. L'écologie, si importante pourtant, a le tort de parler de façon restrictive : moins de ceci, moins de cela... en culpabilisant toute personne qui ne suit pas le dogme. Il faut insister sur le fait que jusque dans les années 70, on avait un mode de vie écologiquement soutenable et qu'on était plus heureux qu'aujourd'hui. Donner du sens à sa vie à travers des amis, des amours, des actions politiques ludiques, des jeux, une alimentation savoureuse et saine, des éclats de rire et des caresses, c'est faisable tout de suite.


Un lecteur de 63 ans m'avait écrit: « Je n'ai su aimer qu'à deux périodes de ma vie. Quand j'étais étudiant, disposais de temps libre et ne pensais qu'aux filles, et depuis que je suis en retraite avec ma troisième compagne. Dans l'intervalle, j'ai bossé comme un malade, divorcé deux fois et rendu deux femmes malheureuses, sans parler de mes enfants que j'ai à peine vu grandir. Alors je propose une première mesure : quand on va dans une soirée, les gens vous demandent toujours « que faites-vous dans la vie ? » et attendent en réponse une profession. C'est mal vu de dire « rien » ou « chômeur ». Désormais, je leur demanderai : « Que faites-vous de votre vie ? »


lundi 16 mars 2015

celestineLesbos

Ou la première fois que j'ai vu une fille nue...



Du temps de ma jeunesse interlope, les mœurs étaient largement plus libérées que de nos jours. J’entends par là… (oui je sais, d’aucuns diraient que par là on n’entend pas grand chose) mais quand même, j’entends par là que le politiquement correct n’était pas encore arrivé, comme maintenant, à régner en maître sur le PAF… L’État ne nous dictait pas encore notre conduite, on n’avait besoin de personne pour nous dire quand se laver les mains et sur quelle commode poser notre postérieur. La parenthèse enchantée (déjà pilule, pas encore sida) nous enrobait dans une bulle d’insouciance et de liberté, des fleurs plein nos cheveux et de la musique plein le cœur. On montait à pied sur les collines et on se retrouvait dans des maisons bleues dont les portes n’étaient jamais fermées. On connaissait le pouvoir des fleurs... C’est au nom de cette liberté curieuse et dénuée de toute lubricité que nous offrions des marguerites aux garçons qui nous plaisaient, c’était un code.

Un jour, dans une soirée, sur un tapis en pur chanvre des Indes, une fille m’offrit une fleur. Interloquée, je sentis d’abord un vieux relent de retenue judéo-chrétienne me taquiner la conscience. Mais mon côté aventurier anar prit vite le dessus, et je me dis que je n’aimerais pas mourir idiote. Car si de nos jours, l’angoisse existentielle est de vivre heureux, à l’époque l’ombre de cette terrible infâmie, « mourir idiote », guidait nos choix plus sûrement qu’un Tomtom. A dix-huit ans, en même temps, j’avais un peu de marge, mais on ne sait jamais. On n’est jamais à l’abri d’une attaque de typhus ou de fourmis géantes…

Je suivis Sapho, vaguement inquiète quand même, craignant de paraître un peu gourde, car je n’avais jamais « fait ça »… Je me retrouvai en deux temps trois mouvements en tenue d’Eve dans les bras blancs et fermes de cette prêtresse de l’amour libre.

Qui l’eût cru ? C’était une fille que je croisais chaque jour au lycée, et jamais je n’aurais imaginé la voir nue un jour, onduler comme une couleuvre de Montpellier à la sortie de l’hiver.

Je me souviens de sa peau de nacre, pâle comme les statues grecques en albâtre, et qui contrastait avec la pilosité d’un noir d’ébène de son triangle sacré. Je me souviens de ses sourcils à la Brooke Shields, de son rire en cascade. Elle avait l’amour gai. Sa peau était incroyablement douce. Elle me dit la même chose de la mienne. Nous nous accordâmes. Je basculai dans un monde étrange, vaguement saoulée, abandonnée comme un roseau au vent, me laissant investir telle une plage par la mer. Mais je me souviens aussi que j’eus moins de plaisir à inverser les rôles, que je fus une piètre conquérante, et que, légèrement écœurée par l’odeur fade de ses rivages, je bâclai ma partie et m'enfuis comme une voleuse… C’est ce soir-là, j’en suis certaine, que je compris, résolument, que je préfèrerais toujours les hommes. Et que mes voiles au vent avaient besoin d'un mât. Mon séjour dans l’île de Lesbos avait été de courte durée.

Il m’a laissé quand même la joie de n’avoir jamais regretté le voyage. Car je sais, de source sûre, que je ne mourrai pas idiote. C'est bigrement rassurant.

mercredi 11 mars 2015

AndiamoFlo

Pas de texte, une chanson, un portrait, un voilier. La mer n'a pas voulu de sa petite fiancée, le ciel oui...



2 versions du portrait de Florence Arthaud, l'une au crayon gras, l'autre réhaussée à l'aquarelle.,

'' (ch'tiots crobards Andiamo)''

dimanche 8 mars 2015

Oncle DanJe brûlais de vous le raconter... (suite)

Je vous racontais ici cette soirée glaciale du 14 janvier 1960 durant laquelle une aile de notre collège s'enflamma inopinément. Heureusement, ses imposants bâtiments en comptent six ainsi qu'il est écrit dans le livre de l'Apocalypse : "ils ont… six ailes, et ils sont remplis d'yeux tout autour et au dedans. Ils ne cessent de dire jour et nuit : saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, qui était, qui est, et qui vient !"

On nous rassembla pour nous conduire dans un autre collège et nous partîmes en rangs par deux. La colonne s'immobilisa devant l'établissement qui devait nous accueillir, et l'attente commença.

Bien que la sonnette en ait été actionnée plusieurs fois, rien ne bougeait dans cette bâtisse. Le pion en soutane, qui nous avait conduit, frappa du poing sur la lourde porte en chêne (les lourdes portes sont toujours en chêne). Son insistance et ses appels finirent par réveiller un concierge bougon qui daigna montrer le bout de son nez à travers un judas placé à cet effet au milieu de la lourde porte en chêne. Apercevant de son œil torve une cohorte de zombies devant sa porte (lourde et en chêne), il pensa immédiatement à une plaisanterie, prononça quelques mots de mécontentement, et retourna se coucher.

L'attente continua devant la lourde porte, car où il y a du chêne, il n'y a pas de plaisir. A ces maux, le corbeau ne se sent plus de froid, ouvre un large bec, laisse tomber son effroi. Il y met tout son cœur, laisse parler sa douleur. Il articule si bien sa façon de penser, en y mettant les pleins et les déliés, que le cerbère en colère doit se relever. Il se met alors à déraisonner dans un français approximatif. Cela dure d'interminables minutes polaires, et, c'est bien connu, là où il y a des indigènes… Nous commençons à nous faire une idée de l'éternité lorsqu'enfin il se laissa convaincre de déranger son directeur. La pneumonie collective nous guette quand la lourde porte en chêne s'ébranle.

Il était plus que temps. Nous sommes quelques uns à jouer des castagnettes. Il nous faut encore attendre dans un couloir mal éclairé que l'on retrouve les clés d'un dortoir désaffecté à défaut d'être désinfecté. Mais enfin, il ne fait plus que moins dix au lieu de moins vingt. On a presque chaud lorsque l'on pénètre dans un ancien dortoir sous les toits (c'est fou ce qu'il peut y avoir comme dortoirs sous les toits !) où se trouve un alignement de lits, sans matelas, ni couvertures, ni draps, ni polochons, ni oreillers, ni tables de nuits, ni pots de chambre, ni pantoufles, ni pyjamas, ni sommeil ...

Le concierge, qui a perdu le sien, se montre à présent plus compatissant à notre égard. Dans la pénombre du couloir, quelqu'un aurait aperçu une étincelle de compassion au fond de son œil glauque. Moi, je n'ai rien vu, mais je vous rapporte ce témoignage pour la sincérité de mon récit. Je dois admettre que ce Quasimodo à la mine presque tibulaire essaye de se faire pardonner depuis qu'il a compris qu'il fallait une raison sérieuse pour qu'une soixantaine de potaches viennent se geler devant sa porte (en chêne) au milieu de la nuit.

Il est allé nous chercher des matelas et des couvertures. Cela lui prend un temps certain, insupportable après les attentes précédentes, un temps qu'il faut tuer. Pour cela, le pion nous raconte le voyage aux Baléares d'un groupe d'élèves du collège durant les dernières "grandes vacances". L'esprit d'émulation qui émaille chaque jour de l'année scolaire du jésuite doit être un mode de vie à développer même à l'extérieur du collège. Le jésuite en fait la promotion de jour comme de nuit, été comme hiver, durant les vacances aussi bien que pendant l'année scolaire. Un voyage que je pourrai aussi vous raconter car une fois de plus il démontre que "la vie a plus d'imagination que n'en portent nos rêves".

Permettez-moi plutôt de vous relater à présent comment tout cela a commencé.

Notre Seigneur, dans son infinie sagesse et sa grande bonté, avait posé son regard, ce soir-là, sur l'étudiant Jean-Claude, et l'avait choisi parmi tous pour qu'il participe activement à l'édification de la Sainte Église Catholique. Il avait chargé cette âme humble et généreuse de tourner une page du livre d'histoire des jésuites dans leur mission d'éducateur. Jean-Claude était le troisième fils d'une famille de six enfants dont le père était cultivateur sur les hauts plateaux du Jura, ou plutôt les plateaux du Haut Jura. Bon élève, travailleur et appliqué, il ne devait qu'à sa persévérance et à une bourse d'être là à préparer une licence d'allemand. Toutefois, cette bourse n'était que départementale et ne lui permettait pas de vivre, mais cela ne l'étonnait pas outre mesure puisque, pour lui comme pour les autres, c'était la bourse ou la vie. Les fonctions de pion qu'il occupait dans ce collège de jésuites lui offraient donc la vie en plus, puisqu'il était logé et nourri.

Nourri ? Le lecteur attentif trouvera certainement le mot exagéré et prétentieux. Logé ? Oui, mais dans quelles conditions et pour combien de temps encore ? Il disposait, sous les combles, d'une minuscule pièce mansardée, juste assez grande pour contenir son lit, une table de travail et une penderie dont le rideau effrangé dissimulait à demi une valise en carton et quelques vêtements. Livres et cahiers, documents, traductions et polycopiés débordaient des étagères fixées au mur, recouvraient le lit et jonchaient le sol. Ici, l'été, c'était l'enfer. Et le reste du temps, un petit poêle rond à sciure luttait péniblement contre les températures sibériennes de ce réduit visité sans façon par les vents du nord qui le narguaient en sifflotant.

Ah, les vents du nord ! Que n'évoquent-ils pas dans vos esprits éventés ? Enrico Macias, peut-être ? Mais passons. Pour l'instant, ils s'appliquaient à faire de cette nuit de janvier au ciel pur et sans nuage, la plus froide de l'année. Sans vouloir déflorer le sujet mais au risque de casser le suspens, autant vous dire tout de suite qu'ils y parviendront, chassant le mercure au fin fond des thermomètres.

Le sport cérébral que Jean-Claude pratiquait assidûment au milieu de son fatras de papiers ne le réchauffait que d'une manière très relative. Cette relativité le poussa à pousser le poêle poussif. Ce zozo sans souci lui servit un sceau supplémentaire de sciure sèche, ce qui mit le poêle de mauvais poil. Il était rouge de colère, le sanguin. Il fumait déjà à l'idée de ne réchauffer que sa proximité immédiate. S'il se fâchait pour de bon, des étincelles étaient à craindre.

N'y tenant plus, au bord de l'apoplexie ou de l'indigestion, il péta un coup, histoire de se soulager. Oh, pas bien fort, discrètement, pour ne déranger personne. Juste pour faire un peu de place, pour faire descendre la sciure. Juste quelques petites étincelles. C'est bien connu, ceux qui ne font pas de bruit sont les plus redoutables... Lorsque celui-ci parvint aux narines de Jean-Claude, il était déjà trop tard. Il avait une odeur de brûlé caractéristique. Le mal était fait. Le dessus de lit se consumait en dégageant une fumée noire et piquante. Du fait de l'absence totale d'équipement sanitaire sur place - faut quand même pas rêver -, il n'avait pas le moindre petit verre d'eau sous la main pour stopper ces velléités d'incendie. Jean-Claude hésita sur ce qu'il devait prendre pour étouffer les flammèches qui mangeaient son dessus de lit avec un appétit croissant. Son blouson ? Sûrement pas. Sa valise ? Elle était remplie de bouquins. Un dico ? Trop petit. Vite, vite, il fallait trouver quelque chose car le gourmand commençait à goûter de sa couverture. La fumée s'épaississait. Elle suffoquait Jean-Claude, tétanisé par la rapidité avec laquelle le sinistre s'étendait et s'amplifiait. Les nombreux papiers qu'il rencontrait lui donnaient une vigueur inattendue. Un million de scénarios-catastrophes traversèrent son esprit à la vitesse de la lumière. Devant la nécessité d'agir, désespéré, il prit son blouson et tapa à grands coups sur son lit qui crachait à chaque offensive de petites gerbes d'étincelles. Comprenant que cela ne suffirait pas, qu'il avait sous-estimé le danger, qu'il fallait être plus d'une personne - peut-être deux - il se dirigea vers le couloir, aveuglé par la fumée et freiné par des quintes de toux qui lui donnaient des envies de vomir. Il reçu l'air frais du couloir comme une délivrance, couru les dix mètres qui le séparaient de la chambre du père Étienne dans laquelle il s'engouffra, le souffle court, les yeux rougis et larmoyants.

- Il y a le feu. Je n'arrive pas à l'éteindre. Il faut donner l'alerte.

Sans attendre de réponse, il laissa le Père Étienne interloqué et perdu dans ses interrogations. Il dégringola les escaliers jusqu'au bureau du Préfet des études, en risquant dix fois la foulure sur les marches émoussées qu'il sautait quatre à quatre. Il pénétra dans la pièce sans y être invité, ce qui constituait en soi une circonstance aggravante à ses distractions précédentes. Le Père Chaumienne, honorable Préfet des études depuis quatre ans, allait remettre à sa place ce jeune freluquet dont l'impolitesse frisait le ridicule mais le jeune freluquet, décidément pétri d'inconscience, récidiva immédiatement en lui coupant la parole :

- Mon Père, il y a le feu, et je ne parviens pas à l'éteindre.

Inconsciemment, Jean-Claude était content d'avoir livré cette information comme on dépose une charge trop lourde qui sera prise en main par plus fort que soi. Ce soulagement dessinait sur ses lèvres un vague sourire que le Père Chaumienne prit comme une provocation supplémentaire. Décidément, ce dadais dément regretterait son audace dès demain. Serrant instinctivement les mâchoires, encore suffoqué par ce viol de domicile, il trouva juste assez d'air pour souffler :

- Où ?
- Dans ma chambre, enchaîna rapidement Jean-Claude, qui, bien sûr, brûlait d'impatience.
- Comment cela est-il arrivé ?

Cet être supérieur discutait pendant que la maison brûlait.

- Mon Père, venez vite m'aider !

Le Père Chaumienne prit conscience de la gravité de la situation au fait que ce godelureau, habituellement effacé, lui donnait des ordres à lui, Préfet des Études. Dont l'autorité faisait autorité. Dont la pupille dilatée pétrifiait d'ordinaire les plus audacieux. Il se leva, sans commentaire, et précéda Jean-Claude dans les escaliers.

- Comment cela est-il arrivé ? répéta-t-il.

Jean-Claude allait répondre lorsqu'un bruit de locomotive essoufflée l'interrompit. Ils aperçurent presqu'aussitôt le Père Étienne dont les cent kilos dévalaient l'escalier plus vite que ses courtes jambes ne l'auraient voulu. Le spectacle qu'il offrait apportait les réponses aux questions que le Père Chaumienne se posait. Ses petits yeux exorbités, au milieu d'un visage luisant et d'une belle couleur vermillon, exprimaient tout le désespoir du monde. Il passa à coté d'eux sans s'arrêter (l'aurait-t-il voulu qu'il n'aurait pas été en état de le faire, les freins ne répondant plus) en leur lançant un : "C'est foutu ! Vais prévenir les pompiers".

Pour des êtres qui ne croyaient qu'en Dieu, une affirmation aussi catégorique appelait une vérification immédiate. Cela paraissait incroyable. Cela n'avait jamais été. Saint Thomas ne l'aurait pas démenti. Pourquoi une telle épreuve ?

La fumée commençait à envahir le sommet des marches. Lorsqu'ils pénétrèrent dans le couloir qui menait au petit foyer de Jean-Claude, ils aperçurent derrière un épais rideau de fumée noire la lueur des flammes qui ravageaient sa chambrée avec la fureur du dragon.

- Mais enfin, Jean-Claude, comment cela est-il arrivé ?

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