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lundi 28 septembre 2015

Oncle DanLe passé pas si simple

Avant propos par Andiamo :

Ou l'art de recycler un commentaire en billet jouissif... (Tonton Dan avait posté ce commentaire, je le publie, ce sera un chouette billet) !


- J’ai bien fait le tour de la question. Je l’ai examinée sous toutes les coutures.

Dans le petit commissariat de quartier, tous les inspecteurs étaient là et entouraient le commissaire en retenant leur souffle.

- Je ne sais pas qui l’a posée sur le tapis, mais ce qui est certain, c’est que plusieurs réponses sont possibles, parmi lesquelles l’une d’entre elles me paraît être la bonne.

- Si je procède par élimination, ajouta-t-il, après un temps de réflexion.

Le pouvoir de déduction du commissaire était reconnu de tous, et il ne faisait plus de doute que cette énigme qui les avait tenus en échec depuis des mois, allait enfin être résolue.

- Vous avez trouvé Madame Jeanine Romanet à coté du cadavre, les mains pleines de sang, un rictus énigmatique au coin des lèvres, commença-t-il, et vous en avez déduit qu'elle était l'auteure du crime.

- Ben ouais, dit Robert pour réaffirmer cette évidence.

- Elle a juste dit "J'aime le passé simple", poursuivit le commissaire sans faire cas de cette approbation. Vous avez tous entendu ? "J'aime le passé simple".

- Oui, oui, répondit l’inspecteur Marfau, avec la mine tragique d'un personnage d'Edgar Poe, elle a dit "J'aime le passé simple". On a tous entendu. "J'aime le passé simple", mais vous savez, commissaire, elle n'était pas dans son état normal. Elle était sous le choc.

Comme sourd à toute objection, le commissaire ajouta : Elle n'a pas dit "J'aime le futur" ou "J'aime l'imparfait". Ah, si elle avait dit "J'aime l'imparfait", elle aurait signé son crime, mais elle a dit "J'aime le passé simple"

- Oui, oui, elle a dit "J'aime le passé simple", répondit encore l’inspecteur sur un ton légèrement agacé. Où voulez-vous en venir, commissaire ?

- Au fait que vous pouvez supprimer immédiatement Madame Jeanine Romanet de la liste de vos suspects. Madame Jeanine Romanet est innocente.

Cette affirmation, et Dieu sait que le commissaire n’affirmait jamais à la légère, fit l’effet d’une bombe dans le petit commissariat. Madame Jeanine Romanet, innocente ? C'était une plaisanterie. Les mains pleines de sang, le coffre-fort ouvert, le rictus, c'était pas les conjugaisons qui allaient y changer quelque chose.

- Mais commissaire, osa le petit Robert, c'est ennuyeux, elle est seule sur notre liste de suspects.

- Je me fous de votre liste, hurla le commissaire, en tapant violemment des deux poings sur son bureau.

Au bout d’un moment la poussière se redéposa, le plâtre cessa de tomber du plafond et il poursuivit en détachant chaque mot : Pourquoi voudriez-vous qu'une personne qui aime le passé simple pourrisse le reste de son existence en volant et assassinant un écrivain médiocre et sans le sou ?

Cela n'a aucun sens. Non, Madame Jeanine Romanet est une personne intègre et rigoureuse, dont même les textes tapés à la machine doivent être justifiés.

L'inspecteur Marfau se demandait où voulait en venir le boss et regardait sa montre avec impatience. Le commissaire avait tout à fait le droit d’agiter tous les poings qu’il désirait agiter, mais pour quelqu'un qui n'avait pas l’habitude de dire des bêtises, il fallait reconnaître que pour un débutant, il se débrouillait rudement bien.

On plaça Madame Jeanine Romanet en détention provisoire.

Peu de jours après, on enferma le commissaire dans un établissement spécialisé pour personnes surmenées. Il n’était plus que l’ombre de lui-même.

L'enquête révéla que la victime était son propre assassin. En proie à une violente crise d'angoisse devant la page blanche – le mobile – elle se suicida avec un stylo à pompe – l'arme – On retrouva son téléphone - le mobile - où il exposait en pleurant les raisons de son geste - larmes -. Son tricot de corps lui donnait des démangeaisons. Aussi, avait-il décidé d'en finir avec la vie. C'était un mensonge, évidemment. Il ne pouvait avouer son manque d'inspiration.

Madame Jeanine Romanet put reprendre sans délai ses exercices d'écriture dans lesquels régnait en maître le passé simple.

A l'heure où ces lignes sont écrites, le commissaire est toujours sous tranquillisants. Toutes les imbécillités qu’il aurait dû sortir petit à petit au cours de sa carrière avaient certainement été comprimées trop longtemps et jaillissaient brusquement.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms ou des événements existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

mercredi 23 septembre 2015

AndiamoLa maison de poupées

Il y a pas mal d'années, j'étais en pleine période "modéliste" : je construisais beaucoup d'avions, que je faisais voler (enfin...) ensuite. Pas facile de piloter ces engins de 2m20 d'envergure et d'un poids moyen de 4kg5, tractés par un moteur thermique de 18-C. Bon, les clubs sont là pour vous initier au pilotage et aux joies de la casse qui en découle !

Ça vole très vite, environ 100 km/heure. Aujourd'hui, les jets ont envahis les terrains, et là il s'agit de 200 à 250 km/heure ! Il faut une sacrée vue et une sacrée maîtrise.

Alors, ayant tout le matériel à ma disposition, quelques mois avant Noël (il y a fort longtemps), j'ai eu envie de faire plaisir à mes petites fillottes : j'ai entrepris de leur construire une maison de poupées.

Cela m'a pris trois mois environ. J'ai fabriqué les meubles, bibliothèque, commode "régence", canapé recouvert de velours s'il vous plaît, chaises, tables, lits, etc.

Et même une terrasse devant la maison ! Ah oui, j'ai construit une jeep, soyons smart ! Pour les déplacements des habitants !

Leur joie en découvrant la maison m'a payé de mes efforts.

Ma petite fillotte présente sur cette photo a aujourd'hui 18 ans !

vendredi 18 septembre 2015

FrançoiseLa disparition du passé simple

Dans les années 80/90, j'ai adoré les "Chroniques de San Francisco" de Armistead Maupin. Plaisir addictif car au fur et à mesure des volumes, je m'attachais aux personnages, avec une affection toute particulière pour Michaël Tolliver, le gay qui a plein d'amies femmes. Pourtant, dès cette époque, je constatai que certains titres me scotchaient à la lecture tandis que j'avais du mal à persévérer avec d'autres. Rien à voir avec le fond, avec l'histoire, mais avec la forme: certaines traductions étaient parfaites, d'autres maladroites pour ne pas dire suprêmement agaçantes quand le traducteur ne se foulait pas les neurones et traduisait "How are you?" he says par "Comment vas-tu", il dit. Dit-il eut nécessité un effort intellectuel trop considérable sans doute...

Des années ont passé, plus de titres nouveaux. Jusqu'à ce que la manie des séries survienne et que d'avisés producteurs décident d'adapter les Chroniques pour la TV et de les rééditer sous forme de "saisons". Du coup, nous eûmes droit à des épisodes complémentaires "Michaël Tolliver est vivant" qui me rassura sur la santé de ce gentil garçon séropo mais solide, "Mary-Ann en automne", poétique et plein de nostalgie qui fait du bien.

J'attaquai donc "Anna Madrigal, saison 9" avec l'enthousiasme de la petite-nièce qui retrouve sa grand tante comme si c'était la veille et là, impossible de lire. J'avais l'impression de buter sur des phrases mal foutues, et j'en compris la raison quand mon cerveau, spontanément et sans rien me demander, remplaça systématiquement le passé composé de certaines phrases par le passé simple, rendant à l'action une souplesse et une fluidité que le passé composé heurtait. Le même phénomène de substitution du passé composé au passé simple s'est d'ailleurs produit avec les "Club des Cinq" revus et corrigés par des éditeurs et des traducteurs condescendants, persuadés que nos chères têtes brunes (j'en ai marre des têtes toujours blondes) ne peuvent pas lire du passé simple, comme si simple était forcément compliqué, paradoxe moderne qui complique tout et d'ailleurs parle aujourd'hui de complexifier et non pas de compliquer.

Quelle importance? diront certains.

L'importance du passé simple versus le passé composé est que ce n'est pas du tout le même temps.

"Il l'embrassa passionnément": il est en train de l'embrasser, on visualise le baiser, on est en pleine action. "Il l'a embrassée passionnément": zut, on arrive trop tard, le baiser est déjà terminé, peut-être l'amoureux est-il déjà rentré chez lui.

Il visa l'homme et fit feu. On est là, témoin du crime, le cœur battant de ce qu'on voit...

Il a visé l'homme et a fait feu: rapport de police après coup, plus d'action, on est dans un bureau poussiéreux où un fonctionnaire tape laborieusement sur son clavier.

Anna Madrigal aspira voluptueusement la fumée: la vieille dame est en plein plaisir, on y participe et on se réjouit de sa vitalité octogénaire.

Anna Madrigal a aspiré voluptueusement la fumée: ben ça y est, elle a fini, peut-être même s'est-elle endormie...

Vous saisissez la différence? Avec le passé simple, on participe à l'action, on est dedans à fond. Avec le passé composé, on nous la raconte après coup, on arrive comme les carabiniers, raison pour laquelle il est difficile de se passionner pour un roman au passé composé où on a l'impression de lire un rapport fastidieux.

L'emploi du temps juste est un des soucis permanent de l'écriture, un outil merveilleux pour lui donner du rythme, rythme au moins aussi important que l'histoire elle-même. Un chapitre peut se dynamiser en étant rédigé au présent, on peut ralentir l'action ou créer un climat d'angoisse avec l'imparfait, susciter la surprise avec des subjonctifs bien venus... Frédéric Dard alias San Antonio, était un virtuose de l'emploi des temps- à ne pas confondre avec l'emploi du temps- et j'ai beaucoup appris en le lisant, sous son vrai nom ou son pseudo.

Alors, traducteurs, ne soyez pas traître à la langue française, gardez lui les nuances qui en font la richesse et ne confondez plus le mouvement en train de s'accomplir du passé simple (un peu comme la forme progressive anglaise) et le mouvement achevé, l'irrémédiable accompli du passé composé.

Ainsi parla Zarathoustra...

(ch'tiot crobard Andiamo)

dimanche 13 septembre 2015

AndiamoUn cadeau empoisonné

C'était il y a fort longtemps, Noël approchait, je n'étais pas retraité (ben oui je n'ai pas oujours été vioc). Un samedi, Andiamette et moi emmenons l'aîné de nos p'tites fillottes afin de lui faire admirer les vitrines animées des Galeries Farfouillette (Lafayette pour les puristes).

J'étais un très jeune Papi, ma p'tite fillotte avait 4 ans et moi 45 ! Auparavant, nous l'avions emmenée au grand Rex voir le Disney de l'année, je ne sais plus lequel ! J'ai tellement emmené mes enfants et petits enfants au cinoche, que je m'y perds ! Au moment des fêtes, il y avait au grand Rex la féérie des eaux ! Musique classique et fontaines sur scène, jeux de lumières multicolores, mes titiots et mes enfants s'en souviennent encore, quarante ans plus tard !

Donc, ce jour-là, après avoir admiré les vitrines de Noël, nous rentrons dans le magasin : direction les jouets. Ah ! Les yeux des enfants devants les jouets tout neufs, tout pimpants, un bonheur.

Au hasard de nos furetages, je tombe en arrêt devant le stand des trains "Märklin", pour les modélistes ferroviaires c'est une référence, et que vois je ?

Là, dans une petite valise, un train complet qui tournait en rond ! Devant mon regard interrogateur le vendeur me dit :

- C'est trognon n'est ce pas ? C'est à l'échelle "Z" nous sommes les seuls à faire cette dimension, l'écartement des rails est de 6 mm,5 !

Deux ou trois semaines se passent, Noël arrive, enfants, petits-enfants super gâtés bien sûr, et j'avise une boîte avec mon nom inscrit dessus, j'ouvre le paquet (délicatement pas comme un sauvage, je vous vois venir), et là que vois-je ? Le train qui était en démonstration aux galeries ! Enfin, la copie conforme du train.

Petit sourire d'Andiamette : "bah je te connais, tu vas bien en faire quelque chose" !

Un joli cadeau, lui ai-je répondu, mais un cadeau empoisonné tout de même !

Alors je suis allé acheter des rails, des droits, des courbes, des aiguillages "gauche" des aiguillages "droite", à l'époque j'allais à la maison du train, passage du Havre, près de la gare Saint-Lazare.

J'ai construit des maisons, des ponts, des routes, fabriqué des arbres : un peu de mousse, des bouts de laine, le tout passé au mixer avec de la gouache bien diluée, j'ai ruiné le mixer, mais quels beaux arbres !

L'amalgame obtenu collé sur des brindilles de bois, effet garanti, plus joli que les arbres achetés.

Un décor à base de bandes plâtrées (celles qui servent à maintenir les membres cassés, bras, jambes, je cite, parce que je vous venir quand je parle de membre)

Quand tout a été terminé j'ai cherché une table basse pouvant contenir mon "diorama"... Point trouvé !

Alors j'en ai fabriqué une, mais oui, environ 1 mètre 250 X 550 millimètres. puis j'ai fait tailler une vitre de 10 millimètres d'épaisseur afin de recouvrir le petit train, un joli boîtier fabriqué par mes soins abritait toutes les commandes (transfo, commandes d'aiguillages, et rails de coupure).

Quand nous prenions l'apéro, les invités s'amusaient bien !

En fait les trains sont faits pour les enfants, mais ce sont les grands qui jouent avec !

Quelques photos...


Enfin, l'une des motrices dans ma vieille pogne afin de vous donner l'échelle.

lundi 7 septembre 2015

celestineLes pointus

La Bretagne, la Bretagne, bon oui, c'est vrai, c'est joli.

Mais de par chez moi, la mer est belle aussi. Oh, bien sûr, elle est moins grosse que l'océan. Elle gronde moins, elle boulègue moins. Elle fait de toutes petites marées, légères comme des pets de nonne, que presque presque on les sent pas...mais l'oeil observateur voit bien que tout à l'heure, té, la mer était à un mètre de la serviette, et que maintenant elle la lèche avec gourmandise...C'est une marée méditerranéenne, oui môssieu.

En plus, la mer, chez moi, elle est chaude. Mais quand je dis chaude, c'est vraiment chaude. On peut y rentrer tout d'un coup sans devenir rouge comme un gratte-cul, ou blanc comme un aïguo boulido. On fait pas des exploits chez nous quand on se baigne, à vouloir rentrer tout d'un coup dans un congélateur...C'est pas comme la mer du Nooord, chère à certains, qui fait toujours ses 17-18 degrés, et monte à 20 pour célébrer la mort du pape. Bon d'accord, des fois, l'eau chaude de par chez nous, ça fait un peu venir les méduses, et alors on peut se retrouver avec une espèce de stoquefiche gluant collé à la jambe, qui nous fout des cloques et des élancements que si c'était un Italien, il pleurerait, comme disait ma grand-mère (qui s'y connaissait en Italiens, bien avant que les comiques du ballon rond n'inventent le faux tacle où l'on se roule sur la pelouse pour jouer le pénalty en se tenant la jambe et en grimaçant comme la Madone des sept douleurs) Comment ça, j'exagère ? Comment ça elles sont trop longues mes phrases ?

Sinon, les bateaux, chez nous, les petits, hein, les individuels, ça s'appelle des pointus. C'est joli comme tout, ce nom-là, vous ne trouvez pas ? Ça t'a un petit côté espiègle et polisson, un peu fureteur comme les regards des hommes sous les jupes des filles. Le plus célèbre pointu de tous les temps, c'est celui de Monsieur Brun, le Pitalugue, un bateau un peu jaloux, qui penche du côté où il va tomber. Les pointus, c'est toute la beauté des petits ports de pêche, des calanques, des petites criques, avec leurs belles couleurs de bois peint, assorties aux robes des demoiselles qui aiment se promener sur les pontons, le dimanche. Rien qu'à les voir, on sent la poutine, la rascasse et la bouillabaisse. On entend les gabians se disputer des restes de sardines, quand il n'y a plus dégun sur le port.

Et les peintres (et pas que ceux du dimanche, d'ailleurs) ils les aiment beaucoup, ces pointus. Ils en font des tableaux que les Parisiens appellent des marines.

Moi je me suis contentée de faire une photo. Et, sans exagérer, je trouve qu'elle fait son petit effet...Si j'arrive à la publier, avec l'aide d'un boss de l'informatique (TB si tu nous regardes...) promis, je vous la montre. Mais là ça m'escagasse de me battre contre un fichier jipègue trop volumineux. Alors en attendant, je vous en file une de contrebande.

Edit. du 8 septembre TB ayant eu l'amabilité de m'apprendre à pêcher, je peux enfin publier ma photo.Vala, vala...

mercredi 2 septembre 2015

AndiamoTri martolod

Breizh... Na ruz, na gwenn, Btreizhad heipken ! (Ni rouge, ni blanc, Breton seulement)

Autrement dit : ni de gauche, ni de droite, Breton avant tout ! Ah ! Ils sont têtus les Bretons, je les aime bien, courageux, durs au boulot, de fiers marins et des paysans pas fainéants !

Je me suis souvent promené en Bretagne, il y fait beau... parfois ! Non, je charrie, de toutes façons, comme le dit Olivier de Kersauson : "en Bretagne il ne pleut que sur les cons". Après ça, tout le monde dit revenant de Bretagne : "je n'ai eu que du beau temps" !

Récemment, dans son album "Bretonne", Nolwen Leroy, la belle brune aux yeux bleus portant une frange (ça vous rappelle quelqu'un ou quelqu'une ?), a enregistré des chansons du folklore armoricain en breton.

Aujourd'hui, voici "tri martolod"


Une petite photo de la pointe du raz (raz : détroit en breton) : on aperçoit le phare de "la Vieille" au loin... De dos, mon vieux pote, ça fait tout de même 56 ans que nous nous supportons ! Ne dit-on pas qu'un ami c'est quelqu'un qui te connaît bien, mais qui t'aime quand même ?


Pour voir et entendre le clip, c'est ici

(ch'tiot crobard Andiamo)

vendredi 28 août 2015

Oncle DanL'article 412-6 du code des grands chemins

J’étais encore enfant, mais je me souviens très bien.

Nous nous dirigions en direction de l’horizon. Un peu vers la droite.

Plus précisément vers cette bourgade dont l’orthographe hérissée de consonnes m’égratigne la mémoire.

Igor faisait claquer son fouet pour accélérer la cadence car le crépuscule allumait les premières étoiles et c’était surtout vers huit heures, à la tombée de la nuit, que les assassins, les cyclones et les épidémies de choléra faisaient rage dans ce paisible village.

La vieille rosse, somnambule et cagneuse, qu’il qualifiait parfois de cheval dans le feu de la conversation, restait insensible aux sollicitations et nous nous faisions dépasser par d’antiques paysans, courbés sous le poids d’immenses fagots.

Il en aurait fallu davantage pour contrarier Igor, dont l’éternel sourire était un site classé, de même que le chaos de mèches entremêlées qu’il avait sur la tête, et qui évoquait la lande bretonne après les marées d’équinoxe.

Lorsque Lezghinka - c’était le nom de sa jument - eut atteint le sommet de la colline, nous aperçûmes la mendiante au bord du chemin.

Sa main tendue, sèche et noire comme celle d’un singe, sortait d’un amas de peaux de bêtes haut de trois pieds et demi à peine. Je me souviendrai toute ma vie de sa petite figure plissée, ratatinée, rugueuse et basanée comme un cuir de bottes qui auraient survécu à toutes les guerres. Sous la capuche, deux yeux rouges brillaient comme un couteau suisse. Je ne saurais dire s’ils lançaient réellement des flammes, mais ils me parurent distinctement incandescents.

Lance-lui des pièces, me dit Igor, embarrassé.

Il faisait partie de ces généreux avares qui ont constamment la main à la poche mais n’en sortent jamais rien.

Je le ferai, lui dis-je, à condition que tu m’en donnes…


***

De nombreuses années plus tard, rien n'avait changé. Igor était toujours aussi pingre, et il y avait toujours des cyclones, des épidémies et des bandits, ces derniers expliquant sans doute l’incessante prolifération de brigadiers au bord des grands chemins.

Un jour, l’un d’eux intima l’ordre à Igor de stopper sa pouliche sur une zone d’arrêt d’urgence.

Bien sûr, il ne s’agissait plus de cette rosse de Lezghinka qui n’en faisait qu’à sa tête, mais de Lezghin IV, un modèle sport qui bondissait comme un tigre.

La côte sur laquelle la première peinait autrefois, avec le dynamisme d’une jument décédée depuis moins de 24 heures, Lezghin IV la grimpait en un insignifiant nombre de minutes et presque pas de secondes.

Considérant la tête de brute, la voix éraillée et le ton goujateux de l’homme en uniforme, Igor résolut d’obtempérer.

-- Vous ne semblez pas connaître l’article 412-6 du code des grands chemins, lui postillonna au visage l’homme copieusement moustachu.

Son haleine trahissait un alcool frelaté achevant de dissoudre un goulash musclé en oignons.

Igor venait lui-même d’avoir une longue conversation avec une bouteille de vodka et préféra ne pas affronter le brigadier de face. Il marmonna quelques réponses flasques, inaudibles et mucilagineuses, en se cachant derrière la fumée de sa pipe.

-- Tout conducteur doit se tenir constamment en état et en position d’exécuter commodément et sans délai toutes les manœuvres qui lui incombent, ânonna le rouage administratif.

-- En conséquence de quoi, poursuivit-il, je dois verbaliser quand vous mangez, buvez ou fumez en tenant les rênes. Vous saisissez ? Conclut-il à la manière d’un huissier.

Vous pensez bien que je ne vais pas énumérer ici tout ce qu’il est interdit de faire en tenant les rênes, ne disposant ni du temps, ni de la place nécessaires. Plus l’eau coule sous les ponts, plus la liste de l'article 412-6 s’allonge…

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