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vendredi 10 décembre 2010

Saoul-FifreChagrin de folie

Ce ne sont pas les métaphores qui ont manqué pour décrire ces moments d'exaltation humaine relevant plus des urgences psychiatriques que des académismes de poètes !

Il était pourtant bien mignon, cet Esprit-Saint descendant sous forme de blanche colombe ou de flammèche (ou de pigeon grillé quand les deux se croisaient ?), sur la tête hallucinée des apôtres ? Ça en jetait un max, sur les tableaux censés représenter la scène, de la poudre aux yeux des gogos ! Et cet incendie accidentel de quelques buissons, un jour d'été caniculaire où le vent soufflait si fort, par ce maladroit de Moïse ? Le processus de culpabilisation qui s'ensuivit fut si hystérique qu'on en parle encore :

Mon dieu bordel, qu'est-ce que je suis débile !
Tu ne feras jamais plus de barbecue à moins de 200m d'un espace boisé, même le dimanche
Tu aurais pu tuer quelqu'un, pauv' con
Tu ne mettras plus la honte au front de tes parents
Tu vas rembourser le proprio du terrain comme tu aimerais qu'il le fasse dans un cas semblable
Tu ne diras plus de gros mots non-politiquement corrects comme "Je te jute à la raie" ou "Enculé de dieu par son fils"
Tu vas vider ton compte à la banque et tu rembourseras tes dettes
Comme pénitence, tu n'iras plus aux putes pendant deux mois
Tu éviteras d'accuser le voisin que personne ne peut piffer, comme la dernière fois
Et vu que c'est la crise, tu vas baisser ta marge, sinon tu n'auras plus aucun client !

Quand on étudie la vie des saints, on se sent souvent pris dans le tourbillon d'un vent de folie. Avec les stigmates qui n'arrêtent pas de couler, les lévitations de Thérèse d'Avila, les cadavres qui sentent la rose, les "parlers en langues", etc., on peut dire que la somatisation précède la canonisation.

Pour d'autres raisons, bien sûr, mais j'ai vécu de ces moments où la folie débarque dans son quotidien sans avoir reçu de carton d'invitation. Cette fois-ci ce fut suite à une séparation. Lorsque l'on n'est pas une bûche, que l'on est un minimum sentimental, la séparation est un arrachement, les pensées tournent à l'hiver, le cœur gèle à pierre fendre. Rien n'est plus, tout est inconstance, les définitions explosent, le prévisionnel se télescope contre les flash-backs dans un décor déprimant. Son p'tit bonheur est parti tournoyer une valse macabre, pressurisé dans l'œil d'un typhon cyclothymique.

Et il reste juste assez de raison pour savoir que les torts sont toujours partagés, que cette horreur effroyable, insurmontable est la banalité de tout le monde et que la seule attitude courageuse qui s'impose est de se rouler en fœtus au fond de la baignoire et de pleurer jusqu'à la noyade.

Un bruit de bulles venant crever en surface me tira de ma rêverie souffreteuse, je me redressai, saisis un stylo dont la plume se mit à glisser sur un papier qui trainait par là, formant des lignes d'arabesques absconses. Merci, ô Génie de la cartouche ! On est bien peu de chose, quand même. Le point final posé, je pus découvrir ceci :

Un tronc se conjugue à pas lents
Un arbre a son ombre à l'abri
Du doute et des mélancolies
Mais... et la folie ?

L'oiseau prend son vol au Printemps.
Chercher femme et faire des petits,
Les nourrir, ô vulgaires soucis
Mais... et la folie ?

La pierre ignore le goût du sang
Ou le plaisir pris dans un cri
Qu'on la caresse ou qu'on l'oublie
Mais... et la folie ?

Lui l'humain se met dans le rang
Des petits destins, petits nids
Il est normal, il obéit
Il serre les dents
Bras ballants
Devant la lueur de l'aurore
Devant l'amour, l'humour, la mort
Et la folie...

lundi 6 décembre 2010

Tant-BourrinPetits poèmes en vrac

Allez, c'est ma tournée, je vous sers quelques vers... Le tout de mon cru ! :~)




Eaux : rage ! Eaux : désespoir !

Les flots ont envahi les enclos et les cages
Les buffles ont de l'eau jusqu'au ras des naseaux
Et les pauvres gardiens, impuissants, sont en rage.
"Aqueux, c'est dur !" : c'est le constat des gars des zoos.



Tiens bon le bar et tiens bon le vin

Comme ils aiment les comptoirs
Fabriqués à l'étranger,
Les Aubois quittent les bars :
Zinc à Troyes peu importé !



Navigant sur l'eau pâle

Comme il a oublié de prendre sur son arche
Le bijou de sa meuf, elle en perd la raison
Et engueule à grands cris son mari patriarche.
Y'a qu'à en acheter un nouveau, ma Lison,
Avec l'écot de tous, dit-il, pour que ça marche.
En bref : Noé ! L'opale, con ! Bah, cotisons !



Fesses de rat, face de raie

La supérieure est laide : à l'heure de la messe,
Plus d'un pécheur s'écrie : "oh, quelle bouille, abbesse !"



Dégorgement impossible

Dans le froid, il voulut essorer son couscous
Et prit son ustensile adoré. Pas de veine :
A moitié du travail, tout gela sans rescousse !
C'est ainsi : passoire chérie gèle à mi-graine...



La vieille chèvre et le bouc

Comme elle vit la bête en cours de ligotage
Liliane s'étonna des coutumes locales.
"C'est pour bloquer le char", lui dit-on sans ambages.
Elle ignorait que les boucs liés fissent cale.

jeudi 2 décembre 2010

AndiamoLe bistrot de Mémée




Je vous l’ai déjà dit : dans ma banlieue et ses voisines, pratiquement à chaque coin de rue, fleurissait un rade.

Le bistrot de ma grand’mère, ça n’était pas le Fouquet’s, loin de là !

Son rade, comme celui des voisins, c’était un petit troquet pour les assoiffés du coin. Le p’tit bleu pratiquement à la pression. Pour le kawa, point de perco : ma grand-mère passait chaque matin une grande cafetière. Du café « à la chaussette », puis elle poussait son antique et imposante cafetière émaillée bleue sur un coin de sa cuisinière allumée en permanence, afin qu’il restât tiède.

Pas très savoureux le café à la fin de la journée, mais la clientèle n’était pas très regardante, et puis le coup de gnôle versé dans le breuvage lui arrangeait bien les patins au kawa de la Mémée !

Ce rade appartenait à mon grand-père… Enfin, celui qui en faisait office, le mien, le « biologique », pour faire savant, était mort des suites d’une saloperie contractée au cours de la grande guerre.

Nous l’appelions : Pépère, il en était ravi. Il m’appelait : « mon p’tit gars ». Je l’aimais bien, il avait gardé l’accent de son pays : l’Auvergne, il roulait gentiment les « R ».

Pas très grand, Pépère, ni bien épais, mais d’une résistance ! Ainsi très souvent il allait chercher son pinard, quai de Bercy, là où était située la halle aux vins, remplacée aujourd’hui par la faculté de Jussieu, quel crime… Enfin !

A pied, trainant sa charrette à bras, une bricole passée en travers de sa poitrine. Je pense qu’il ne suivait pas les Maréchaux, cela rallonge le trajet. Il devait atteindre la porte de Pantin (depuis Bobigny, 6 kilomètres déjà !) puis descendre l’avenue Jean Jaurès, et emprunter les avenues bordant le canal Saint-Martin jusqu’à la Bastille… Une sacrée trotte !

Il rentrait tard le soir, avec son chargement de tonneaux de pinard. Des petits fûts de cinquante litres, je suppose. J’étais très jeune (eh oui !), je ne me souviens plus très bien.

Le bistrot était de dimensions modestes, des tables aux pieds de fonte couvertes de « vrai faux marbre » ! Des petits rideaux blancs façon « crochet » toujours impeccables : Mémée ne rigolait pas, ni avec l’hygiène, ni avec la propreté !

Une odeur de café un peu caramélisé flottait dans la salle. L’hiver, ça sentait le Viandox, j’aimais bien cette odeur. La grande tasse blanche fumante, posé à coté le flacon de verre, genre « salière » au bouchon percé d’une multitude de trous, contenant le sel de céleri.

Un nuage bleuté flottait dans la salle, les volutes de fumée montaient des cigarettes roulées à la main. Pas des cibiches blondes, on ne connaissait pas. Les blondes, c’était du perlot pour les gommeux !

Les clients du bistrot ne fumaient que du gris : celui que l’on tient dans ses doigts, et qu’on roule (air connu).

Le « zinc » impeccable, pas un rond de pinard… Mémée veillait. Les litres de rouge, de blanc, ou encore la limonade, bien en place derrière le comptoir, dans une sorte de casier en zinc lui aussi, agrémenté de trous circulaires destinés à recevoir les bouteilles, et bien sûr le grand bac rempli d’eau qui servait de rince-verres.

Derrière, le long du mur, une étagère en verre garnie de petits napperons formant guirlande. Bien sagement rangées, les bouteilles d’apéritifs : Clacquesin, Suze, Dubonnet, Pernod (père et fils), Martini , et surtout une bouteille bien mystérieuse sur laquelle on pouvait deviner plutôt que lire : arquebuse (alcool, menthe, verveine, génépi, mélisse, valériane, etc.), une liqueur pratiquement disparue aujourd’hui, comme l’absynthe… La fée verte !

Les murs ripolinés ton crème, et une jolie frise représentant des hirondelles.

Certains jeudis, j’allais rendre visite à ma grand-mère, un peu obligé par ma mère, car je préférais jouer avec mes potes.

T’aurais vu la populace, qui venait se rincer la dalle ! Des grands, des gros, des pochtrons, des philosophes à la p’tite semaine, des : ça s’rait moi l’gouvernement… Des va-t’en guerre… Et pourtant, on en sortait !

Pas de costars-cravates ! Des bleus de chauffe, ou alors du bénard en velours côtelé et la veste ad-hoc, la fouillasse ou le béret sur la tronche, cachant à grand’ peine les tifs un peu douteux !

C’était le petit monde du travail, des ouvriers, grandes gueules, mais durs au boulot : avaient-ils vraiment le choix ?

Les plus folklos, c’étaient les joueurs de cartes. La couleur des brêmes, pas racontable ! Crasseuses, et en plus les beloteurs mouillaient leurs doigts, afin de mieux saisir les cartons !

Dans ces années-là, les cartes à jouer étaient taxées. Eh oui ! On les achetait chez le buraliste, un tampon à l’effigie de la raie-publique était apposé sur l’as de trèfle, je m’en souviens encore : Alzheimer peut aller se faire coller !

Un tapis bien crade posé sur la table, et un langage bien mystérieux pour un gamin :

- Belote et re.

- Dix de der.

- J’te coupe ton as avec mon p’tit sept.

- J’annonce une tierce !

- Tu peux t’la foutre dans ton froc : j’ai un cinquante !

Parfois, certains se laissaient aller et risquaient un crachat par terre ! Alors ma grand’mère les engueulait, arguant que « son café » n’était pas une porcherie ! Et qu’ils ne se permettraient sûrement pas ça chez eux !

Elle était toute petite ma grand-mère, et de plus elle claudiquait, mais elle n’avait peur de rien, ni de personne ! La guerre (la grande) lui avait pris ses deux frères, ainsi que son mari, alors ça n’était pas un glavioteur à la p’tite semaine, qui allait l’impressionner !

C’était une Montmartroise, ma mère était la sixième génération de Parisiens (je suis la septième, du coté des femmes : mon père a un peu cassé la baraque !).

Autant vous dire que ma bistrote de Mémée n’avait pas sa langue dans la poche de ses grands tabliers, qui ne la quittaient jamais !

Ainsi allait la vie dans ces petits quartiers. Chaque soir, je piquais un sprint jusque chez elle, dix minutes en courant tout au plus, afin de récupérer le journal (peut-être Le Parisien ou France-soir, je ne sais plus) car y figurait un strip (4 images) des aventures de Pinocchio !

C’est curieux, un gamin, je me souviens qu’en allant chez Mémée, j’étais soit : un train, je faisais alors bouger mes bras à la façon des bielles des locos à vapeur, soit un avion, j’écartais alors les bras et j’imitais bien sûr le vrombissement du moteur, ou encore un cheval, je n’omettais pas d’hennir, surtout pas !

La force de l’imaginaire chez un gamin ! J’étais vraiment dans ces moments-là soit l’un, soit l’autre.

J’avais un copain d’école qui, tenant une bougie de voiture devant lui, courait dans la cour : il « jouait » au camion ! Il fallait bien se distraire avec ce qu’on avait, et ça n’était pas grand-chose.

Tous ces petits bistrots ont disparu. Celui de Pèpère est devenu une maison d’habitation. L’autre troquet, situé à l’autre bout de la rue, a été rasé, afin d’améliorer la circulation.

Il m’arrive parfois de passer dans la rue, une bouffée d'autrefois, un petit pincement au cœur… Comme c’est loin… Comme c’est loin…

lundi 29 novembre 2010

Saoul-FifreMari(vaud)age mixte

Je sais, je vous avais promis un vrai feuilleton sur notre voyage en Algérie de ya deux ans, et puis je me suis retrouvé devant la dure réalité, à savoir que j'éprouve des difficultés à exprimer mon ressenti sur le sujet. Alors soyez aussi patient que je le suis.

Pour que notre visa algérien soit accepté, nous devions présenter, soit une réservation dans un hôtel, acquittée, soit un certificat d'hébergement. Ayant des amis sur place qui ont bien voulu nous loger, c'est cette solution que nous avons adoptée. Mais il faut savoir que le problème du logement est assez grave en Algérie, on en manque, la natalité est très forte et la moitié de la population a moins de 19 ans, si ça peut vous donner une idée de la situation à venir. Le couple qui nous a accueilli, à la retraite, avait quatre enfants, de 24 à 32, tous célibataires. Il faut dire que c'est une vaste affaire, le mariage. Des sous pour la fête, pour la dot, les robes, et puis ensuite se pose la question du logis. Avec le chômage endémique, ben on reste habiter chez ses parents. Pas comme des Tanguy mais parce qu'on a pas le choix.

On a donc colonisé (celle là, il fallait que je la fasse, obligé) leur petit appartement, mon frère ainé, mes trois gosses, mon autre frère, ses trois monstres et moi. Ceux qui ne connaissaient pas le sens du mot promiscuité l'ont appris à cette occasion. Nous, un poil claustrophobes, on avait qu'une envie : sortir, visiter Tlemcen, "notre" ville, celle qui nous a vu naitre, sillonner ce pays magnifique mais nos hôtes, plus au fait de la réalité sociale et politique de ce pays et se sentant responsables de notre sécurité, nous auraient bien gardé enfermés nuit et jour, nous gavant de tchorbas, de tajines, de boulettes et de leurs pâtisseries maisons que nous faisions glisser à l'aide de petits verres remplis au jet de la théière magique et inépuisable.

Nos enfants et les leurs se sont de suite entendus comme cochons en foire, non je déconne : comme "larrons" en foire. Ma fille de 15 ans voulait mordicus se convertir à l'Islam, elle qui avait craqué au bout d'une heure de catéchisme où elle s'était rendue d'ailleurs à sa demande, et trouvait le fils de la maison "beau, mais beau...", ce qui ne l'empêcha pas de garder son opinion par devers elle, apprenant qu'il était fiancé. Mon second n'aborda pas le sujet de son anticléricalisme viscéral. Il sentit intuitivement que ce n'était ni l'heure adéquate, ni le bon endroit. Quand à mon ainé, 22 ans aux olives, sa religion était faite, il fixait leur souriante dernière, 24 ans, avec des yeux brillants. Son sang lui grimpait aux joues à toute allure, puis redescendait aussi vite on ne sait trop où, enfin quoi : nul besoin de fluidifiant sanguin.

Il n'est pas dans mes habitudes de me mêler des affaires sentimentales de mes enfants. Ils ont toujours fait ce qu'ils voulaient, avec les personnes de leur choix. J'ai la faiblesse de leur faire confiance et de croire que leur tête est fixée solidement sur leurs épaules. Cependant, certains indices coopéraient à me faire soulever la paupière sur les agissements de ces deux jeunes excités. La petite avait passé la première et embrayé avec décision. Elle avait du talent : presque tous les soirs, elle nous faisait écouter de la musique de sauvages, enfin, du traditionnel tlemcénien, et nous faisait une démonstration de danse du ventre très très suggestive. Je dois à l'honnêteté d'avouer qu'elle nous invitait aussi, nous les adultes (elle nous appelait : "tonton"), et que j'ai par politesse répondu à ses invites, mais il me parait évident qu'il s'agissait de noyage de poisson, que le but de la manœuvre, la finalité de ses trémoussements étaient d'ordre séducteur et que la cible était mon fils. Elle lançait ses filets, c'est à dire qu'elle lui passait un foulard autour des hanches sans en lâcher les bouts, qu'elle utilisait pour le guider dans cette initiation aux chorégies orientales. C'était l'artiste de la famille. Elle s'accompagnait au tambourin, nous interprétant des chansons qu'elle avait composées, une, entre autres, sur ses parents, qui tirait des larmes à sa mère. Tout se passait au vu et au su de sa famille. L'ambiance semblait bon enfant mais le sens des réflexions en arabe bien sûr nous échappait.

Les deux jeunes, bien entendu s'isolaient dès qu'ils le pouvaient. Au cours d'une virée-pique-nique que nous fîmes sur la côte, je remarquai que la jeune fille cherchait des galets (ou des coquillages ?) avec frénésie sur la plage. M'approchant, curieux, je vis qu'il s'agissait de galets, tous en forme de cœur. "Ça se précise...", ainsi que songea Madame de Maintenon lorsque Louis XIV, qui la courtisait depuis un moment, la coinça dans un angle, son chibre à la main...

La perspective d'avoir une jolie fille de mon pays pour belle-fille ne me gênerait pas du tout, et Margotte non plus. Je dirais même que les mariages mixtes sont LA solution à tous les problèmes de racisme. Mais un couple, c'est un minimum de vision du monde en commun et la religion, en l'occurrence, n'a jamais été la tasse de thé de notre fils. Il pourrait changer, bien sûr, et il aurait fallu qu'il change, c'est la loi algérienne, pour pousser jusqu'au bout cette amourette.

Car si un algérien musulman peut, sans trop de problèmes, épouser une non-musulmane (catholique ou israélite), un non-musulman ne peut pas épouser une musulmane (sauf à ce qu'elle s'exile et coupe tous les ponts avec sa famille) sans se convertir à l'Islam. Il faut reconnaitre que c'est pas compliqué de se convertir à l'Islam : la circoncision n'est pas obligatoire et il y a une prière à savoir par cœur. Il y a même un site où on peut se convertir en ligne, on arrête pas le progrès. Mais bon.

Je vous rassure tout de suite, mon garçon a su se tenir, nous n'avons pas été lynchés par une horde de mahométans vengeurs de vierges, je suis toujours en bons termes avec les parents et à l'heure qu'il est, deux ans plus tard, la donzelle a fini par trouver babouche à son pied, avec un brave gars de par chez elle.

Je suis heureux pour eux, vous pouvez pas vous imaginer à quel point !

jeudi 25 novembre 2010

Tant-BourrinLe mur absurde

Je le sais bien, il faut laisser le passé au passé, ce qui est révolu ne doit plus entraver nos pas.

Et pourtant, je n'ai qu'à baisser le rideau de mes paupières pour revoir Resgaille, là-bas, si loin de la grisaille poussiéreuse de Paris. Revoir le vieux portail de bois branlant, fixé par un anneau de fer à un pieu, revoir la cour où vaquait la volaille et que la moindre averse suffisait à transformer en bourbier, revoir les vieux murs déjà marqués par le temps. J'ai cinq ans. J'ai dix ans. J'ai quinze ans. Guère plus : ma mémoire peine à franchir les frontières de l'enfance quand elle divague entre Eauze et Gabarret.

Oui, je sais, je t'ai déjà parlé de Resgaille, du temps où la Mamée y vivait, elle qui n'avait pu y mourir. Mais bien avant qu'elle ne se recroqueville sur elle-même jusqu'à devenir une statue d'os et de peau, bien avant que le chagrin ne l'attire vers la terre, le soleil avait brillé sur ce coin perdu.

Un coin si perdu que nous l'avions cru oublié du temps, nous, les cousins de la ville. Tout semblait s'y être figé pour nous offrir le spectacle de la vie quotidienne de nos aïeux, eux qui grattaient la glaise sans relâche pour tenter de subsister chichement. Mais nous, nous ne voyions que la liberté qui s'offrait à nos regards goulus, les prés sans barrières qui attendaient nos cavalcades de gamins enivrés par ce temps infini devant nous : celui des vacances scolaires.

Resgaille était alors dépourvue de tout ce que l'on appelle aujourd'hui le confort. La cheminée de la grand-pièce ne réchauffait guère, l'hiver venu, que les mains frileuses tendues vers les flammes. Les chambres suintaient d'humidité et exhalaient une légère odeur de moisissure. Aux jours froids, les draps, sous l'énorme édredon de plumes, étaient glacés et la Mamée devait y glisser un moine avec une casserole emplie de braises afin que nous, ses petits-enfants perdus de la ville, ne grelottions pas au moment du coucher. Mais je te parle de frimas alors que Resgaille reste pour moi à jamais noyée sous le soleil de l'été.

A la toute source de mes souvenirs, il n'y avait pas de toilettes dans la ferme : c'était dehors que l'on allait se départir de tout ce qui nous encombrait les boyaux, comme l'avaient fait des millions d'hommes avant nous, avant qu'ils ne commencent à cacher dans de minuscules réduits secrets l'animalité de leur métabolisme. Ce n'est qu'au milieu des années 60, je me souviens, qu'un fragment de ville est entré à Resgaille sous la forme d'une cuvette de toilettes.

C'est aussi à cette époque que l'oncle a acheté un tracteur. Une ruralité ancestrale, sans que je m'en rendis compte, mourrait sous mes yeux : j'étais né juste à temps pour imprimer dans ma mémoire le dernier cheval de trait de Resgaille. Mais je n'en percevais rien, tu sais : aux yeux d'un gamin poussé dans une H.L.M. de banlieue ouvrière, un tracteur semblait aussi fascinant qu'un cheval.

Tout alentours paraissait si vieux, si usé, comme patiné par des générations de mains. Le bois régnait alors en maître : les meubles, modestes et branlants, l'étable, la fenière, les enclos à lapin... Je ne mesurais pas ce qu'il avait fallu au Papé de courage et de sueur pour construire tout cela. Mais le progrès peu à peu dérangea cet ordonnancement qui paraissait immuable : l'étable menaçait de ruine, on en construisit une nouvelle avec de beaux parpaings, plus grande, plus robuste. Plus laide aussi, mais la vie était alors trop rude sur ce coin de terre pour s'embarrasser de considérations esthétiques.

La mare aussi me captivait : c'était à qui construirait le plus beau bateau avec un vieux bout de planche et quelques clous rouillés et le ferait voguer au milieu de canards impassibles. L'eau grise et boueuse devenait océan, les cailloux de redoutables récifs, la vie une aventure.

Et puis il y avait la voiture : une vieille traction avant qui avait appartenu à mon grand-oncle et que l'on avait abandonnée des années plus tôt, quand elle ne fut plus réparable, au milieu d'un bosquet. Elle n'avait plus de roues, la rouille courrait déjà partout mais, tu sais, quel gamin n'a pas rêvé de pouvoir jouer ainsi avec une vraie voiture, même si, année après année, elle semblait se dissoudre un peu plus dans l'air ?

Oui, je te l'ai déjà dit, mais nous avions l'éternité pour nous, l'insouciance, le soleil, l'espace. J'étais heureux.

Oh, je sais, je t'ennuie avec mes vieilles histoires. Les souvenirs d'enfance sont impalpables et relèvent de l'indicible, et je m'escrime en vain à vouloir les partager. Cette époque est morte à jamais. Le Papé et la Mamée reposent sous terre depuis bien longtemps déjà. Les cousins ont préféré aller s'installer dans le confort, la terre est trop ingrate pour ceux qui cherchent à en vivre. Mon oncle et ma tante ont vendus les champs et fait construire une nouvelle maison, juste derrière la ferme : eux aussi, l'âge venant, voulaient leur part de confort.

Oh, je ne les en blâme surtout pas : comment le pourrais-je, moi qui vis à la ville et n'ai quasiment connu Resgaille que dans la douceur estivale, moi qui n'aurais sûrement jamais pu supporter la rudesse de leur existence ?

Mais, tu sais, la dernière fois que je suis retourné là-bas, du côté de Gabarret, cela m'a quand même fait mal. Je ne reconnaissais plus rien : la volaille, le bétail avaient disparu ; la mare, rebouchée, laissait place à un massif de fleurs ; rien ne subsistait de la porcherie ni des clapiers ; la rouille avait achevé de digérer la vieille traction avant. Et puis, surtout, c'est de voir la vieille ferme qui m'a anéantit : vidée de tout, les murs lézardés, à l'abandon. Le tombeau glacé et silencieux de tant de souvenirs, où la vie ne reviendra jamais plus et qui finira par s'écrouler un jour ou l'autre.

La nouvelle maison, juste à côté, est parfaite : lumineuse, saine, fonctionnelle.

C'est l'architecte local des Bâtiments de France, soucieux de préserver le tissus rural, qui, dans un excès de zèle, a exigé que celle-ci soit construite à proximité immédiate de l'ancienne ferme et même que l'ensemble soit d'un seul tenant. Au grand dam de mon oncle, il a fallu se plier à ce diktat borné. Mais comme on ne pouvait s'appuyer sur les murs fragiles de la vieille ferme de Resgaille, la maison a été construite à trois mètres, et un simple mur, inutile, a été érigé entre les deux, juste pour satisfaire la contrainte imposée.

Un mur de parpaings, dernier lien entre aujourd'hui et le passé.

Un mur absurde qui ne sert à rien.

dimanche 21 novembre 2010

AndiamoC'était il y a... PFIUUUUU !

Tout d’abord, mes parents étaient de grands danseurs… Surtout devant l’buffet ! Ils faisaient aussi de la musique, en se tapant sur le ventre.

Acrobates un peu parfois, réussissant très bien le grand écart, afin de joindre les deux bouts ! Nous, on a jamais rien remarqué, passeque on avait « touçakifô ».

Elle était comme ça, ma mère : un peu le pélican de Leconte de l’Isle, qui s’ouvre le cœur pour refiler à becqueter à ses chiares. Sauf que le pélican de l’histoire, il était un peu con, biscotte quand les morfales ont bouffé Maman, qui leur apportera la graille le lendemain ?

Moralité : mieux vaut crever la dalle une journée, plutôt que toute une année !

Non, mais là, j’déconne, ça n’était pas la misère. Certes il n’y avait pas de bagnole, pas de télé, encore moins de téléphone à la maison, j’ai dû apprendre à me servir d’un bigornot (les noirs en bakélite ) à 13 ans…

Ils étaient munis d’un cadran qu’il fallait tourner afin de composer le numéro à trois lettres et quatre chiffres. Exemple : MONtmartre 16 40, ou TRUdaine 21 29, encore BALzac 00 01 : celui ci c’était le numéro de l’agence de pub Jean Mineur, dont on nous rebattait les oreilles au cinéma… Mais oui, le p’tit mineur avec sa pioche, allons un p’tit effort de mémoire ! Je l’ai connu en noir et blanc et je m’en souviens encore.

Ça ne nous gênait pas de ne pas avoir de télé, ni de téléphone. La voiture ne nous manquait pas, les potes étaient logés à la même enseigne, alors tout était pour le mieux.

Au coin de chaque rue, il y avait des « tas ». C’est sur l’une de ces îles au trésor que nous avions trouvé un vélo ! Ces dépôts sauvages étaient flanqués d’un superbe écriteau : « défense de déposer des ordures sous peine d’amende ». Immanquablement tout le quartier venait y déposer les trucs VRAIMENT inutiles.

J’ai bien écrit vraiment, car on ne jetait pratiquement rien, tout servait, comme me le faisait remarquer Françoise, on ne faisait pas de l’écologie, on faisait des économies, ce qui revient exactement au même : point de gaspillage.

Un jour : bonheur ! Putain, là sous nos yeux… Des masques à gaz ! Pendant la guerre, pas celle de 1870, je vous vois venir, non, non, celle de 40-45, il avait été distribué aux familles des masques en caoutchouc couvrant tout le visage.

Sage précaution de nos autorités qui avaient TOUT prévu… Sauf que les doryphores passeraient par la Belgique !

Des fois que les verts de gris aient encore eu à disposition un vieux stock d’ypérite* et qu’il nous le refile, comme ça en loucedé, histoire de nous faire passer le goût du pain noir et des topinambours.

Quelle connerie ! Quand on sait que l’ypérite s’attaque aux muqueuses et que tu te retrouves avec le derche en lambeaux, en moins de temps qu’il en faut à ton percepteur pour t’envoyer la p’tite feuille bleue….

Devant les gobilles : deux ronds en mica et, pendant sous le masque, une cartouche contenant des « granulés », sortes de filtres qui devaient neutraliser les gaz mortels… TIN TIN TIN !

Certains portaient une cartouche en bandoulière, reliée au masque par un gros tuyau caoutchouté, genre « Verchuren » car il était plissé comme un accordéon.

Aussitôt on se colle les groins sur la tronche, ça schlinguait vachement le vieux caoutchouc, le moisi, la choucroute pas fraîche, le clodo négligé, et la jeune fille pubère !

Et voilà qu’on refait la guerre des mondes de l’excellent H.G Wells, les pionniers de l’espérance, de Raymond Poïvet pour les dessins et - tenez-vous bien - Roger Lécureux, le Papa de Rahan pour le scénario ! Une page par semaine dans l’excellent « illustré » VAILLANT (honnêtement je viens d’aller réviser dans Wikipedia).

On ne connaissait pas les lasers, mais les fusils à rayons verts, ça oui ! On a ouvert les cartouches, reniflé les granulés qui puaient vachement le renfermé. Tu penses, depuis le temps qu’ils attendaient le gaz moutarde ! Bagarre à coups de granulés que l’on avait rebaptisés pour la circonstance : les cachous de la mort…

Qui était touché, était mort. Je crois bien que tout le régiment des envahisseurs était sur le dos en moins de cinq minutes. Mais dans tous les jeux d’enfants au bout de quelques minutes : « debout les morts, on remet ça ! »

J’ai ramené ma trouvaille à la maison le soir, le frangin aussi. Quand ma mère, qui en avait vu d’autres, nous a aperçus avec nos trouvailles :

- Non, mais vous trouvez qu’il n’y a pas assez de fourbi comme ça ? Allez me remettre « ça » où vous l’avez ramassé !

Mais pas inquiète de savoir si, par hasard, le fait de s’être collé ces saloperies sur la tronche allait nous refiler la « gigite », le « gobu », ou pire encore ! Confiante dans nos anticorps, elle l’était.

Nous avons fait semblant d’aller les déposer sur le « tas », puis à la première occasion nous sommes allés les récupérer, afin de les planquer dans un recoin de la cave connu de nous SEULS !

C’est lorsque nous avons déménagé bien plus tard qu’elle m’a révélé que cette planque, elle la connaissait elle aussi ! Mais bon, elle avait laissé faire… Ainsi sont les Mamans.


*L’ypérite tire son nom de la ville d’Ypres en Belgique, où il fut utilisé pour la première fois le 22 avril 1915, faisant 5200 morts dans les heures qui suivirent cette attaque au gaz mortel !... On n’arrête pas le progrès.




P S : Je viens d'acheter un joli recueil de contes, afin de l'offrir à l'une de mes petites fillottes.
Ce sont des contes originaux, très bien écrits, agrémentés de dessins magnifiques.
Ce livre s'appelle HIM LI CO et je vous le recommande vivement ! (pub entièrement GRATOS).

mercredi 17 novembre 2010

Saoul-FifreQuand Matthieu ferrait Ferré

Notre lectorat évolue et les blogs apparaissent et disparaissent comme sous les doigts pleins de dextérité du Grand Magicien, tout là-haut.

Qui se souvient de Matthieu ? C'est un de ces nombreux disparus, et réapparu peut-être ailleurs, sous un autre nom. C'était une des plumes les plus brillantes de la blogosphère, acérée, provocatrice, inventive, originale comme nous les aimons. L'avantage avec Matthieu, c'est que ses écrits restent disponibles à la lecture : c'est le mien , le premier, je crois, et puis Tant-Bourrin l'avait retrouvé sur La semaine de... , et depuis, pas de nouvelles...

Mais Matthieu existait avant les blogs. À la grande époque des forums, il devait être vraiment jeunot, il était déjà un intervenant vif et musclé dans l'expression. Je n'ai pas connu, mais Tant-Bourrin m'a raconté par mail que "Marcellus 55" (pseudo de Matthieu sur les forums) était un habitué des démolitions brillantes de textes de chansons et qu'il s'était même attaqué à "Avec le temps", de Léo Ferré !

Je lui répond que "waw ! C'est bien la preuve que Matthieu est dans le second degré, non ?", et Tant bourrin me répond avec son flegme britannique et son air de ne pas y toucher : "Sûrement ! Quoi que..." et il m'envoie ce lien pour que je me fasse ma propre opinion.

Et effectivement, après lecture (le lien est un peu fouilli. Cliquer sur "1" pour lire les interventions de "1" à "10", puis sur "11", etc...) s'il y a de la dérision dans les propos de Matthieu, elle est soigneusement cachée et fortement pince sans rire ! Petit florilège (je rappelle que Matthieu parle de "Avec le temps", de Ferré) :

Ce texte est à l'émotion ce que s'arracher un poil de nez pour pleurer est aux larmes : du frelaté.
la platitude des paroles
ce n'est pas parce qu'un texte ne veut rien dire qu'il est poétique. Cette chanson est, à mon avis, un ensemble de mots, mis ensemble pour faire joli, mais qui n'ont aucune relation entre eux. De plus, je ne souhaite pas casser le rêve que certains trouvent dans cette poésie. Mais la poésie me semble cruellement absente de cette chanson, remplacée par une bouillie intellectuelle.

J'ai écrit quelque part sur ce blog "ma" définition de la poésie. Ce n'est que la mienne. En gros, la poésie est quelque chose qui "sort" du poète. Il n'y a pas de ratures, pas de censure, pas d'auto-analyse, pas de réflexion, pas de distance, pas de regrets. Le poète doit respecter et ne pas essayer de modifier la poésie qui sort de lui. Il n'en est que le truchement. Le poète est humble : la poésie ne lui appartient pas. Le poète est porté par la poésie, et non l'inverse. Il est inspiré.

Selon cette définition, je ne peux pas dire si "Avec le temps" est un poème. Seul Ferré le pourrait, et Ferré est mort. Selon Stan Cuesta (Léo Ferré, chez Librio) la chanson aurait été écrite en 2 heures. Si c'est exact, je lui donne son brevet de poésie. Un texte pareil écrit d'une seule traite est une poésie. Et là, je m'inscris en faux contre Matthieu : la poésie se moque des explications, des significations, de la syntaxe. Le poète se moque de la critique, il peut répondre "adressez-vous au génie de la lampe ! Allez vous plaindre au feu, au don, aux muses..." La poésie est au peuple. Le poète peut, après coup, une fois redescendu du nuage où il s'est laissé aller à l'écriture automatique, avoir un regard, une opinion sur ce qu'il a écrit, mais au même titre que n'importe qui, en simple spectateur. Le poète est un réceptacle de création, comme la mère, de son bébé. Elle dit, nous disons : mon bébé, son bébé... Mais en est-elle propriétaire ?

Le poème est donc à lui-même et à tout le monde, comme un bébé de mots... et c'est particulièrement vrai pour "Avec le temps", que le public s'est approprié d'une manière compulsive. Ferré était d'ailleurs jaloux du succès de son enfant. Il aurait aimé se la garder pour lui tout seul, se la jouer le soir sur sa guitare, mais trop tard ! L'enfant avait pris son envol et son indépendance !

Le poème est à chacun. Il est aussi à Matthieu, qui a parfaitement le droit de le renier, pour plein de raisons complexes, parce qu'il ranime la mémoire triste d'une muse ou d'un museau ?

Contrairement à un autre débat sur "Fernand" de Brel, où une analyse a été menée, vers à vers, les échanges ont de suite viré aux insultes, pour discuter de "Avec le temps". Et pourtant, Matthieu demandait avec insistance qu'on lui "explique"... Comme je l'ai dit plus haut, il n'y a pas UN sens, mais autant de sens que d'auditeurs, et quelquefois même aucun sens C;-! ... Mais je veux bien parler de COMMENT je ressens ce texte.

Une petite vidéo d'illustration ? celle de l'Olympia 72 ?

Avec le temps...
avec le temps, va, tout s'en va

Moi je dis avec Matthieu que "c'est ben vrai" ! C'est d'ailleurs scientifique que la mémoire ne s'arrange pas en vieillissant. Nous avons d'ailleurs là un début d'explication du succès rencontré : 100 % des français sont d'accord et c'est même un de leur soucis principal.

on oublie le visage et l'on oublie la voix
le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien

Matthieu fait semblant de croire que le cœur s'est arrêté de battre réellement. Pas du tout, M. n'est pas si con ! Il connaît parfaitement la métaphore poétique de l'amoureux qui a le cœur qui bat. Là, donc, le poème dit l'inverse : l'amoureux a oublié le visage et la voix de l'être aimé, son cœur ne bat plus à son souvenir et le poème dit qu'il ne faut pas se rebeller contre cette déliquescence des sentiments. Il faut savoir faire son deuil, on ne peut pas être et avoir été, il faut passer à la page suivante. Moi je dis que c'est chiadément bien torché et que Ferré ne vole pas ses royalties.

l'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie

Là aussi, Matthieu cherche à se faire passer pour plus bête qu'il n'est (quoi que..., dirait Tant bourrin dB-). Au cours d'une dispute, Jules claque la porte et part sous la pluie en tee-shirt, et Matthieu enfile son manteau, sort la voiture du garage, attache sa ceinture de sécurité et démarre à sa recherche ??? Non non non, j'y crois pas. Matthieu, il sort en tee-shirt lui aussi. C'est un vrai sanguin, Matthieu.

l'autre qu'on devinait au détour d'un regard
entre les mots, entre les lignes et sous le fard
d'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit

Les 2 premiers vers trouvent grâce aux yeux de Matthieu. C'est vrai qu'ils ont de la gueule. Moi, pour écrire comme ça, je donnerais, je sais pas..., mes actions du blog, tiens ! En disant "Un serment de pute ? Je vois pas, là.", Matthieu n'était pas loin de comprendre, pourtant : oui, on peut dire que la nana se fait traiter de pute. Poétiquement, allusivement, mais l'idée est bien celle-ci : c'est une menteuse (son regard se détourne), mais l'autre, qui a oublié d'être con, il voit clair dans son jeu et il sait bien que ses promesses ne sont que des promesses et que ce n'est pas chez sa mère qu'elle va passer sa nuit (la salope).

avec le temps tout s'évanouit

Oui, avec le temps, tout (même moi, même Matthieu, même les anecdotes, les trahisons, les serments qui se sont révélés être mensongers...) s'évanouit dans la mémoire infidèle des êtres humains. Dans le sens "disparaît", bien sûr ! C'est un peu comme quand on dit "celui-ci, je le vomis...". Ça veut pas dire "je l'avale d'abord, et je le recrache ensuite". Les mots ont plusieurs sens, Matthieu ?

mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'a un' de ces gueules
à la gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort

Alors, là, Matthieu, le jeu de mot avec "La foir' fouille", ça vient comme un cheveu sur la soupe ? Où elle est la démonstration que la poésie est absente de ce texte ? Tu dérapes, tu changes de sujet, la pente devient savonneuse ? La chaîne de magasins n'existait pas encore d'ailleurs, à l'époque, par contre, le verbe farfouiller, oui.. Ces 2 vers, je les trouve toujours aussi tip-top que les autres. Le poème essaye de faire ressentir que les souvenirs, avec le temps, se déforment comme se décharne un crâne ou un squelette. Le poète plonge dans ses souvenirs et ne trouve que des lambeaux, des traces... Le souvenir à moitié oublié de la plus belle des filles a indubitablement une sale gueule ! Des métaphores comme celle-ci, je tire mon chapeau.

le samedi soir quand la tendresse s'en va tout' seule

Là, Matthieu fait une allusion au film de cul de Canal +. Nonobstant le fait qu'à l'époque de la chanson, il n'y avait qu'une seule chaîne, je trouve cette lecture fine. Samedi soir après l'turbin, à l'époque, c'était la soirée libre : on picolait, on remplissait son devoir conjugal, et si on était solitaire, on fouillait dans les rayons d'la mort, à la recherche (bredouille) de chouettes souvenirs, et on finissait, en désespoir de cause (et non en des espèces de squares), par une bonne branlette. Alors, "quand la tendresse s'en va toute seule", ce serait la métaphore poétique du geyser de sperme ? Je laisse à Matthieu la responsabilité de ses intuitions-force...

l'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
l'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens

Le 1er vers ne m'évoque pas grand chose, Laurent B. avait l'air de bien le sentir, il y voyait une allusion à la médecine. On pourrait alors le comprendre comme ceci : l'autre est toujours l'ex, et elle le chouchoutait, le soignait. Elle avait des avis autorisés et définitifs sur la maladie. Nous en avons tous connu, de ces spécialistes des tisanes, des inhalations, des petites pilules homéo... Pris dans ce sens, la syntaxe ne me choque pas (je crois que c'était ce qui gênait Matthieu) : l'autre à qui l'on croyait (en qui l'on avait confiance), pour un rhume (lorsque l'on avait un rhume), pour un rien (des petits riens)... Le 2ième vers parle de bijoux (cadeaux bien palpables et monnayables) et de "vent", qui représente à mon avis tous les autres cadeaux immatériels (les mots doux, les sourires, les soupirs...). "Devant quoi" au lieu de "devant qui" pose un problème à Matthieu mais ne m'en pose personnellement pas : devant quoi se traînent les chiens ? Devant la déité, la déitude que nous représentons pour eux ? Est-ce qu'un chien s'arrête à de tels soucis de genre ? Un chien se traîne, rampe, devant "ÇA"...

on oublie les passions et l'on oublie les voix
qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Encore des conseils de santé qui confirment l'interprétation précédente : la dernière épouse de Ferré était du genre "mama italienne", on dira que c'était son style de femme et que l'ex dont il parle était aussi du genre "protectrice". En tout cas, tout ça est bien émouvant et visiblement vécu, la faim, le froid sont bien des soucis de pauvres, mais tout ça est bien loin, avec le temps, va, les ennuis d'argent s'éloignent...

et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu

Rien de bizarroïde là-dedans. L'escroquerie intellectuelle dont parle Matthieu, c'est juste celle de parler de chevaux alors qu'on a juste vu "Crin-blanc" à la télé ? Quelqu'un du forum dit qu'un cheval fourbu a de l'écume blanche sur la peau, et Matthieu le remercie car il a appris quelque chose aujourd'hui. En fait, si un des sens de fourbu est en effet "fatigué", quand on parle d'un cheval fourbu, il s'agit d'une vraie maladie des sabots, "la fourbure", qu'attrapent quasiment tous les vieux chevaux. Et si ses poils étaient foncés, en vieillissant, ils... blanchissent !

et l'on se sent glacé dans un lit de hasard

Ce vers également me semble évident et lumineux. Matthieu nous demande de le suivre aux Galeries Lafayette où on le voit avec stupéfaction acheter un lit et le ramener sur son dos dans un chez lui sans chauffage (alors que nous aurions plutôt acheté un radiateur électrique), mais on sent surtout qu'il rame à donf depuis quelques vers pour tenter de nous faire rigoler avec ce qui est sans doute LA chanson émouvante du siècle. Moi, rien que l'idée d'un "lit de hasard", ça me glace. Tout le monde a compris (sauf Matthieu ?) que le vers parle d'un coup sans lendemain, tiré vite fait-bien fait dans un hôtel, avec une inconnue (une groupie ?)... Faire l'amour sans Amour, sans sentiments, ça manque de chaleur, ça refroidit le poète, et moi, je comprend le poète.

et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
et l'on se sent floué par les années perdues- alors vraiment
avec le temps on n'aime plus

Matthieu n'a rien trouvé de précis à reprocher aux derniers vers, mais c'est juste que selon lui, la cause est entendue, vu qu'il a bien fait son boulot d'humoriste. Mais les définitions sont tenaces et elles sont précises : l'ironie IMPLIQUE que le lecteur sache qu'il s'agit bien d'ironie. Quand Desproges raconte que Brassens lui a téléphoné pour lui dire "J'aime bien ce que vous faites" et que Desproges affirme lui avoir répondu "Moi aussi, j'aime bien ce que je fais", il n'y a aucune ambiguïté. Tout le monde éclate de rire.

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